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Ao├╗t 1920 : Le Miracle de la Vistule change le destin de lÔÇÖEurope

27 juillet 1920. On croit souvent que les miracles ne se répètent pas deux fois mais en ce mardi, au sein du monastère de Jasna Góra, au sud-est de la Pologne, une foule immense se presse pour aller demander une chose simple à la Vierge Marie : qu’elle sauve, une fois de plus, la Pologne. Simples particuliers, paysans, ouvriers, ils sont des milliers à avoir répondu à l’appel de l’épiscopat de Pologne qui a choisi ce jour pour aller implorer la bénédiction de la Vierge Noire de Czestochowa, l’une des icones chrétiennes les plus vénérées au monde. Tous espèrent, d’une seule voix, que la Vierge, reine de Pologne depuis le 1er avril 1656 et le serment de Lwów proclamé par le roi Jean-Casimir II, renouvelle sa protection sur la Pologne menacée comme aux pires moments de sa trouble histoire. Tous espèrent que se reproduise le miracle de Czestochowa lorsqu’en décembre 1656, le monastère assiégée par plus de 3200 soldats suédois résista à tous les assauts seulement défendue par 300 moines : les Suédois, dégoutés, se retirèrent alors le jour de Noël 1656, à savoir celui de la naissance du Christ, ce qui fut interprétée comme le signe de la protection de la Vierge. Les Polonais, ayant repris confiance purent reconquérir leur pays sur les Suédois les mois suivants inversant le cours d’une guerre très mal commencée qui avait vu toutes les villes tomber les unes après les autres. Mais en ce mois de juillet 1920, ce ne sont pas quelques milliers de Suédois qui menacent la Pologne mais plus de 700 000 soldats russes de la nouvelle Armée Rouge. Pour eux, un seul mot d’ordre, comme le dit l’ordre du jour du général en chef Toukhatchevski du 2 juillet : « Au-delà du cadavre de la Pologne blanche, se trouve la voie pour la Lutte Mondiale ! Par nos baïonnettes, nous apporterons la paix et le bonheur à l’Internationale Ouvrière ! Fonçons à l’Ouest ! Marchons sur Vilnius, Mi┼äsk, Varsovie ! Marchons ! » Il est clair, au vu de la teneur de cette déclaration, que les conséquences des événements qui se passeraient en Pologne durant ce mois d’août ne concerneraient pas seulement l’avenir du pays mais celui de l’Europe tout entière.

 

L’inévitable affrontement entre la nouvelle Pologne indépendante et la Russie bolchévique tire ses racines dans les conséquences directes de la Première Guerre Mondiale. Revenons deux ans en arrière. Le 11 novembre 1918, jour bien connu, est celui de l’arrêt des combats notamment entre la France et ses alliés et l’Allemagne. C’est aussi celui de la renaissance de la Pologne qui retrouve son indépendance perdue depuis 1795 et le partage entre la Russie, l’Autriche et la Prusse. Cette indépendance récompense un effort de guerre certain des Polonais qui ont combattu aux côtés de Alliés (Armée Bleue du général Haller en France notamment) mais sanctionne surtout une volonté de la part des puissances occidentales de créer une sorte d’état vassal en Europe centrale-orientale capable à la fois de diminuer la puissance allemande et surtout de contrer la grandissante influence de la Russie communiste de Lénine. Le traité de Versailles signé le 28 juin 1919 laisse pourtant une terrible question en suspens puisqu’il est écrit que les frontières orientales de la Pologne seraient définies « ultérieurement ». On ne voulait pas se mouiller dans une situation d’une complication extrême. En effet, le projet allié prévoit de définir une ligne, la ligne Curzon, qui séparerait la Pologne de la Russie. Or, ce projet ne tient absolument pas compte des velléités indépendantistes des Lituaniens, Estoniens, Lettons, Biélorusses et autres Ukrainiens qui auraient dû tous se retrouver en Russie. Des pays qui d’ailleurs, profitant du chaos de la fin de l’empire tsariste en 1917-1918 ont déjà déclaré leur indépendance entre fin 1918 et début 1919. Alors que l’on discute toujours à Versailles, les troupes des petites républiques lituaniennes et estoniennes infligent d’inédites défaites à la nouvelle Armée Rouge obligée de se battre sur plusieurs fronts à cause des campagnes contre les armées blanches. En Ukraine, un gouvernement provisoire, présidé par le révolutionnaire Symon Petlioura, donne l’autonomie au pays en combattant les Polonais à l’ouest qui souhaitent récupérer la région historiquement polonaise mais ethniquement ukrainienne de Lwów. Les pays baltes gagnent de fait leur indépendance au second semestre 1919 contre des Russes dépassés et pour le chef de l’état polonais, le général Józef Pi┼ésudski, héros de la guerre de 14-18 aux cotés des Austro-Hongrois avec ses légions polonaises, c’est là le signe que son projet rêvé peut prendre forme : établir une grande fédération de tous les pays d’Europe orientale pour contre le pouvoir de la Russie et la maintenir hors d’état de recommencer une expansion à l’ouest. Il va de soi que cette fédération serait dirigée par la Pologne : le projet renoue ainsi avec la tradition de l’antique république polono-lituanienne qui avait étendu son immense empire de la Baltique à la Mer Noire pendant près de 500 ans. Les Occidentaux n’y sont pas favorables et détestent Pi┼ésudski pour sa personnalité trop affirmée mais il ne peuvent alors rien faire. Pi┼ésudski, sachant que l’affrontement avec les Russes, n’est qu’une question de temps, décide de prendre les devants et lance son offensive militaire dès 1919. Les Polonais franchissant la supposée ligne Curzon, s’emparent de grands territoires en Biélorussie et de Vilnius en Lituanie. Offensive diplomatique ensuite en essayant de s’adjoindre la Lituanie comme allié mais celle-ci refuse puis en s’alliant aux révolutionnaires-nationalistes ukrainiens de Petlioura qui luttent pour leur survie contre les Russes. Au printemps, 1920, c’est la Lettonie qui rejoint la Pologne et les troupes peuvent s’avancer encore plus. Puis, le 24 avril, l’opération que tout le monde attend : la prise de Kiev en Ukraine pour permettre le rétablissement d’une Ukraine indépendante, ou du moins vassale de la Pologne. Le 7 mai, les Polonais s’emparent de l’ancienne capitale médiévale de la Russie. C’est un triomphe absolu pour Pi┼ésudski et ses rêves de grandeur. Seulement, il est allé trop loin et trop vite et le nouveau souffle de l’Armée Rouge va tout balayer sur son passage.

La catastrophe de l’été 1920

Les nombreuses défaites de l’Armée Rouge contre les pays baltes puis les Polonais en 1919 et début 1920 peuvent s’expliquer facilement par la nécessite de concentrer l’effort de guerre, chez les communistes, sur la lutte avec les Russes Blancs. Ces derniers représentent la menace la plus terrible pour le régime de Lénine. Or, au début de l’année 1920, il est clair que les Blancs ont perdu la partie : la tentative du général Denikine sur Moscou a été écrasé et le gouvernement autonome de l’amiral Koltchak en Sibérie a été vaincu. Il ne reste plus que le coriace général Wrangel qui s’est réfugié en Crimée. Le gouvernement communiste a donc les mains libres pour réagir, enfin, contre ses agressifs voisins occidentaux aux premiers rangs desquels la Pologne.
Alors que les Polonais ont pris Kiev et que la situation nécessite une réaction urgente, celle-ci ne se fait pas prier. Les Russes contre-attaquent victorieusement sur toute la ligne depuis la Biélorussie jusqu’à l’Ukraine faisant reculer les Polonais durant le mois de mai avant que le front ne connaisse une accalmie à fin du mois. Pendant ce temps, une unité appelée à avoir un destin célèbre commence à faire parler d’elle : surnommé Konarmiya en russe, c’est le 1er corps de cavalerie russe du général Semion Boudienny. Agé de 43 ans, ce fils de paysans de la région du Don, est déjà considéré comme un héros du communisme. Ayant formé une unité de cavalerie dans sa région natale en 1919, il ne cesse de s’illustrer à la tête de ses cosaques. Pour lui, un seul adage : à quoi bon la technologie comme les chars ? La cavalerie sera toujours la reine des batailles ! Avec ses quatre divisions de cavalerie et ses 20 000 cosaques, Boudienny va devenir le cauchemar des Polonais devant Kiev infiltrant les lignes et faisant de raids dévastateurs sur les arrières à tel point que le 5 juin, le front craque devant Kiev et la garnison de la ville est encerclée par Boudienny. La ville tombe le 13 juin. Les Russes, maitres de Kiev, comptent bien rendre leur pareille aux Polonais d’autant que les nouveaux ordres de Lénine sont clairs : la Pologne doit tomber mais l’important est surtout de rejoindre l’Allemagne où les mouvements ouvriers révolutionnaires n’attendent que d’être ‘’libérés’’ du joug capitaliste. Et après l’Allemagne, pourquoi pas le reste de l’Europe ? Lénine se prend soudain à se rêver le libérateur de l’Internationale Ouvrière mondiale !

 

Le 4 juillet 1920, le jeune général, 27 ans, Toukhatchevski déclenche son offensive en Biélorussie avec environ 120 000 hommes en première ligne tandis qu’au sud plus de 100 000 hommes de Boudienny et des XIIème et XIVème armées envahissent l’Ukraine. Mikhail Toukhatchevski, malgré une ascendance noble, est un pur produit du fanatisme bolchévique. Athée et ne croyant que dans les vertus de l’antique paganisme slave, il est aussi brillant que violent. Pour lui, ce commandement est l’occasion de mettre en valeur ses talents indéniables mais aussi, il en est convaincu, d’être le porte-étendard de la libération du prolétariat européen. Son objectif premier : entrer dans Varsovie le 12 août.
L’offensive russe est une balade de santé selon l’expression. Les Polonais, surpris et submergés en de nombreux points par des forces supérieures en nombre et très motivées, résistent tant bien que mal mais doivent reculer sur tous les points. En face, moins de 70 000 Polonais font face sur un front très étendu en Biélorussie et Toukaichevski sait frapper aux points les plus faibles. L’armée russe peut compter sur de nombreuses divisons très aguerries par la guerre contre les Russes Blancs : ainsi, de la 33ème division formée de montagnards du Kouban (contreforts du Caucase nord), de la 4ème division composée de Bolcheviks fanatiques de Petrograd (Saint-Pétersbourg) ou de la 27ème division venue depuis Omsk en Sibérie. De plus, comme au sud où les Russes comptent sur la rapidité du Konarmiya, sur le front nord, ils peuvent s’en remettre à un autre corps de cavalerie, le KavKorou 3ème corps de cavalerie du général Gai. Officier arménien de 33 ans, c’est un commandant de cavalerie-né et son KavKorva faire des miracles comme pince droite de l’offensive russe. Faisant partie de la IVème armée russe, le KavKor, sitôt l’offensive déclenchée, brûle littéralement les étapes pour prendre les villes contournant les divisions polonaises complétement perdues. Une semaine après le début de l’offensive, le 11 juillet, la première ligne de défense polonaise est brisée et les Russes arrivent à Mi┼äsk. Le 14 juillet, c’est au tour de Vilnius d’être prise grâce à une ruse brillante du général Gai. Pendant ce temps, en Ukraine, le Konarmiya de Boudienny peut reprendre son avance et malgré une contre-attaque polonaise qui manque de le capturer le 11 juillet, il continue son mouvement car les Polonais reçoivent l’ordre de remonter au nord où le front s’effondre. Au 18 juillet, les Russes de Toukhatchevski ont déjà parcouru plus de 600 km en moins de trois semaines et ont atteint le fleuve Niémen qui fait la frontière avec la Pologne. Une violente bataille a lieu dans la ville de Grodno pendant trois jours et plusieurs unités polonaises, comme la 18ème brigade d’infanterie qui perd 35% de son effectif, se sacrifient pour gagner un temps précieux contre le KavKorqui perd là 500 hommes, 400 chevaux et près d’une semaine pour s’en remettre mais le mouvement continue. Près de 6000 prisonniers polonais et de nombreux matériels comme 500 selles, très précieuses pour les cosaques de Gai, sont le butin des Russes. Pour les cavaliers de Gai, ce fut l’occasion de découvrir les chars puisque les Polonais lancent quatre chars Renault dans la bataille. Gai raconte ce que ces cosaques lui dirent alors : « Des chars ! Camarades commandant ! Comment les sabrer puisqu’ils sont faits de métal ? » Une bataille de toute manière inutile car dans le même temps, les IIIème et XVIème armées russes contournent déjà la ville. La dernière ligne de défense des Polonais s’est effondrée et à présent, c’est le territoire même de la Pologne qui est menacé. À la fin juillet, le KavKorattaque la ville polonaise de ┼üom┼╝a qui résiste pourtant jusqu’au début du mois d’août : nous ne sommes plus qu’à 150 km à l’est de Varsovie. Le 4 août, Gai reprend sa course folle et n’est plus qu’à 120 km de la capitale. La XVIème armée russe atteint Brest-Litovsk le 29 juillet, à 200 km à l’est de Varsovie, tandis que la IIIème armée russe s’arrête, début août, à moins de 100 km de Varsovie. Personne n’a, pour l’instant, pu les arrêter. Sur le front ukrainien, les Polonais, plus nombreux et soutenus par les lambeaux de l’armée nationale ukrainienne, ont pu limiter la casse et surtout a lieu une terrible bataille d’arrêt à Brody en Ukraine occidentale entre le 29 juillet et le 2 août. L’avancée de la XIIème armée russe et du Konarmiya y est stoppée momentanément par la VIème armée polonaise et ses alliés ukrainiens. Certes, les Polono-Ukrainiens doivent tout de même continuer leur retraite mais une différence de progression s’est faite entre la marche des armées russes du nord et celle des armées russes du sud. Une différence qui s’avèrera cruciale en temps voulu.

La plus grave décision qu’un chef de guerre puisse prendre

 

Le 5 août au soir, Pi┼ésudski est à Varsovie à son quartier-général du palais de Belveder. Il se doit de prendre une résolution dans les heures qui suivent. Les Russes seront là dans moins d’une semaine et l’essentiel de ses troupes est encore en voie de transit depuis le sud. Les troupes défendant Varsovie sont soit des divisions brisées et amoindries par les combats contre les Russes en juillet soit des volontaires de nouvelle formation qui ne se sont jamais battus. La prudence voudrait de regrouper toutes ses forces devant Varsovie pour une bataille décisive. C’est l’avis de pratiquement tout le monde à l’état-major et notamment des conseillers militaires de la mission franco-britannique. En effet, seuls soutiens occidentaux à la Pologne, l’envoi de conseillers militaires français et britanniques de renom pour guider les décisions. On y retrouve, côté français, le célèbre général Weygand mais aussi un jeune capitaine de 20 ans, Charles de Gaulle (en tout plus de 400 officiers français). L’idée que préconise notamment Weygand serait de construire un réseau de tranchées devant Varsovie pour combattre les Russes comme sur le front occidental en 14-18. Pi┼ésudski ne peut se résoudre à s’enterrer : il sait que sa formation théorique est nulle face à un Weygand mais son expérience du terrain parle. Il veut déclencher une offensive et non pas se battre sur la défensive. Pour cela, il va monter un plan insensé durant la nuit du 5 au 6 août. Il décide d’abandonner toute la défense du territoire polonais entre la frontière et Varsovie de manière à laisser avancer les Russes sur la capitale. Ensuite, il dégarnit la défense de la capitale au minimum pour créer une force de frappe plus au sud, près de Lublin, 170 km plus au sud-est de Varsovie, sur le cours du fleuve Vistule qui, alors que les Russes seront devant Varsovie, viendra les attaquer de flanc. Pi┼ésudski prévoit, en effet, que les Russes attaqueront la capitale par l’Est ce qui est le plus probable puisqu’ils arrivent par là. Ce mouvement très périlleux repose sur le fait que Varsovie doive tenir seule suffisamment pour laisser le temps à Pi┼ésudski d’organiser son offensive. En effet, il doit, pour cela, faire remonter ces troupes du front ukrainien et choisit également de dégarnir ce front au maximum : il abandonne la défense de l’Ukraine occidentale et de la Pologne du sud avec l’importante ville de Lwów aux divisions affaiblies de l’armée nationale ukrainienne de Petlioura et à quelques troupes polonaises de seconde importance. Son plan ambitieux repose, ainsi, sur deux conditions vitales : d’abord, Varsovie doit tenir contre l’offensive russe qui approche car la prise de la ville entrainerait probablement la victoire définitive des Russes et Pi┼ésudski sait, de plus, que, s’il échoue en attaquant les Russes avec l’essentiel de l’armée polonaise, la Pologne est perdue. Mais le temps n’est désormais plus aux discussions stratégiques et le plan se met en place. Les divisions polonaises remontant du sud s’arrêtent dans la région de Lublin s’étonnant peut-être de ne pas revenir vers Varsovie. Pour ces soldats, commence l’attente. À Varsovie, les troupes chargées de la défense et les civils s’affairent comme jamais pour établir un périmètre défensif. Weygand et les Français sont satisfaits : des tranchées, ils connaissent bien ! Il était d’ailleurs grandement temps de mettre la capitale en état de défense car le 10 août, les avant-postes de Gai traversent la Vistule et sont à moins de 60 km au nord de la ville. Or, ce à quoi personne ne pouvait s’attendre coté polonais, c’est que Toukhatchevski va reproduire l’offensive de l’armée russe lors de la guerre russo-polonaise de 1831 en attaquant Varsovie par le Nord et non par l’Est. Le coup de Pi┼ésudski prévoyant d’attaquer l’armée russe devant Varsovie supposant qu’elle attaquerait par l’Est, n’allait-il alors qu’être qu’un coup dans l’eau à la poursuite d’une armée fantôme ?

L’instant de vérité

 

C’est un Pi┼ésudski avec le visage grave, presque dépressif, qui quitte Varsovie le matin du 12 août pour son nouveau quartier-général de Pu┼éawy, environ 125 km au sud-est de la capitale. Soulagé de quitter enfin cette atmosphère trop lourde où tout le monde ne cesse de lui demander comment il va agir, il sait que retrouver la troupe et le terrain lui fera du bien. L’une de ses dernières paroles au quartier-général de Varsovie aura été pour le chef de la délégation britannique qui lui demandait comment il allait faire pour remporter la victoire : « Je m’en remets au Tout-Puissant. » En chemin, il a prévu d’aller embrasser sa femme et sa fille : est-ce un adieu ?
Pendant ce temps, le général Latinik, effectue ses derniers préparatifs pour la défense de Varsovie alors que l’on annonce les avant-postes de l’armée rouge à moins de 40 km de la capitale. Il fait le compte de ce qui a déjà été fait et force est de constater que la semaine donnée par Pi┼ésudski a été mise à profit : trois lignes de défense puissamment fortifiées attendent les Russes avec un réseau de tranchées et de barbelés que l’on a plus vu en Europe depuis la guerre de 14-18 entre Allemands et Français. Plus de 730 mitrailleuses lourdes et 192 batteries d’artillerie avec 275 pièces sont prêtes à déchainer un feu mortel sur les Russes mais Latinik, le méticuleux, n’est pas satisfait : pas assez de fil de fer barbelés disponible, trop d’arbres dans la zone pour permettre de bombarder les assaillants et puis surtout l’inexpérience des sapeurs…Enfin, il faudra s’en contenter. Pour défendre le périmètre essentiel de la tête de pont de Varsovie, à savoir les faubourgs de la rive droite, on dispose d’environ 43 000 hommes répartis principalement en cinq divisions : la 8ème, la 10ème, la 11ème, la 15ème et la 1ère des volontaires lituaniens-biélorusses. Deux escadrilles et trois trains blindés complètent les deux premiers périmètres de défense. La troisième est formée de volontaires urbains et d’unités de police. Rappelons que les Polonais s’attendent à recevoir l’essentiel de l’assaut russe dans ce secteur.
Plus au nord, s’est formée une armée ad hoc, la nouvelle Vème armée, sous les ordres du général W┼éadys┼éaw Sikorski. Agé de 39 ans, cet officier s’est fait connaitre par son caractère inflexible et ses inspirations aussi géniales que soudaines. Envoyé commander les troupes qui se réunissent dans la forteresse de Modlin au nord de Varsovie, il constate en arrivant le 10 août que tout ou presque est encore à faire. Sur le papier, il a 26 000 hommes et une importante forteresse qui le soutient. Mais cette forteresse dont la garnison n’est composée que de recrues est encore armée de canons de l’époque napoléonienne et quant aux 26 000 hommes, ce n’est que sur le papier : 3000 volontaires viennent d’arriver de Cracovie mais leurs mitrailleuses et leurs canons sont restés en route, sa 17ème division ne compte plus que 850 hommes après les combats de juillet, la Brigade Sibérienne (ancienne unité de volontaires polonais de l’armée tsariste qui a transité par la Sibérie et les Etats-Unis pour revenir en Pologne) est certes formée de vétérans mais n’a pas encore récupéré son matériel et sa maigre cavalerie n’est guère en meilleur état : ainsi, du 203ème régiment de uhlans de réserve qui a déjà perdu 50% de son effectif dans des combats retardateurs début août. La situation n’est donc pas brillante mais Sikorski promet à tous de faire l’impossible : il doit effectuer une diversion le 15 août en attaquant les Russes sur leur flanc gauche de la même manière que Pi┼ésudski au sud mais aurait-il pu s’imaginer que la force principale de l’armée russe allait tomber sur lui dès le 14 août ?

 

Dans la journée du 12, les troupes russes sont annoncées en vue de la première ligne de défense aux environs du village de Radzymin. Il s’agit de la 21ème division de la IVème armée bientôt suivie, sur sa gauche, de la très solide 27ème division de la XVIème armée. Son général, le lituanien bolchévique Vitovt Putna est un jeune prodige de 27 ans et entend bien arriver dans les premiers à Varsovie.
Les troupes qui font immédiatement face aux Russes, le 12 à Radzymin, sont les hommes de la 11ème division et de la 1ère lituano-biélorusse. Or, dans l’après-midi du 12, les Lituaniens et les Biélorusses retraitent précipitamment en direction de Varsovie à la vue des Russes. Les hommes de la 11ème division se retrouvent seuls pour affronter les Russes dont le nombre croit à vue d’œil dans la soirée du 12. On mise beaucoup sur cette division recrutée dans les Carpathes polonaises mais c’est un feu de paille. Sur les 9000 soldats théoriques, seuls 1500 sont présents le 12 août et si la moitié de la division est formée de vétérans de la Première Guerre Mondiale, l’autre moitié est constituée de déserteurs que l’on a remis au service. C’est trop faible et au matin du 13, les Russes de Putna attaquant avec vigueur la 11ème division, celle-ci, prise d’un mouvement de panique, reflue en masse abandonnant tous ses postes et le village de Radzymin. Putna et sa 27ème division suivi par la 21ème division de la IVème armée s’y installent mais ne profitent pas immédiatement de la victoire essayant d’abord d’y voir plus clair dans le réseau étriqué des tranchées polonaises. Quelle chance pour les Polonais qui perdent là le contrôle de leur première ligne de défense : le front est, à présent, à moins de 35 km de Varsovie.
Pour le haut-commandement dans la capitale, c’est la consternation la plus totale : la 11ème division est blâmée comme jamais, l’un de ses régiments, le 46ème, est rayé pour toujours de l’armée polonaise mais il faut vite trouver des solutions. Le général Haller, gouverneur militaire de Varsovie, proche de perdre son calme de vieux combattant, s’agite à tout va et clame des renforts. Surtout, il prépare la journée du lendemain avec un mot d’ordre simple et direct à ses commandants : « Demain, 14 août, nous nous battrons pour Varsovie, nous nous battrons pour la liberté de la Pologne ! » Il faut relancer les dernières troupes qui restent dans les lignes de défenses de la capitale : c’est la 1ère division des volontaires lituano-biélorusses qui repartira à l’assaut soutenue par les restes de la 11ème division et la 10ème division, surnommée la Division de Fer, du général ┼╗eligowski, une tête brûlée comme on en fait plus et qui trépigne de rentrer en ligne. Mais Haller compte, avant tout, sur l’entrée en ligne de la Vème armée de Sikorski au nord de Varsovie pour l’espère-il surprendre les Russes qui sont en face de lui. Ce que personne ne sait coté polonais, c’est que Sikorski va, en réalité, tomber sur la masse principale de l’armée russe à savoir plus de 70 000 hommes appartenant à trois armées différentes.
Or, Sikorski, le soir du 13, a fait le compte des hommes disponibles pour le lendemain : il en aura moins de 8000 à présenter face aux Russes ! Seule la 18ème division du général Krajowski qui vient d’arriver, épuisée, depuis le front du sud et la Brigade Sibérienne sont prêtes. Sikorski peut également compter sur quelques cavaliers de nouvelle formation du général Karwicki mais c’est bien sur trop peu. Il le sait. Il pensait démarrer son offensive le 15 le temps de récupérer sa 17ème division et de former davantage sa Division de Volontaires, toujours presque sans équipement, mais on ne lui laisse pas le choix.

 

Au petit matin du 14, le mouvement des Russes vers Varsovie reprend. Cette fois, on vise la seconde ligne de tranchée. Mais vers 10 heures, une violente attaque de flanc des hommes de la 1ère division lituano-biélorusse, surprend les Russes qui se voient coupés de Radzymin : les Lituaniens et Biélorusses se rendent maitres de Radzymin aux alentours de midi. L’espoir renait un moment. Or, les Russes de la 27ème division de Putna voient bien vite que le mouvement n’est pas soutenu et appuyés par une partie de la IIIème armée, submergent de nouveau le village de Radzymin écrasant toute résistance de la division lituano-biélorusse. Certains régiments comme le 85ème de Vilnius connaissent des pertes terrifiantes dans ces combats et d’aucuns croient, à l’arrière, que la division entière est perdue. Ses débris arrivent, pourtant, à refluer vers Varsovie. Il devient difficile de savoir ce qui se passe et pour les commandants à l’arrière, on ne sait qu’une chose : la bataille pour Radzymin est, de nouveau, perdue au vu du nombre de soldats qui reviennent du front, éperdus et cherchant un abri ou du secours. Heureusement pour les Polonais, l’avancée des Russes est stoppée sur ce secteur en fin d’après-midi par un très violent barrage d’artillerie dirigée par le général Haller lui-même mais la deuxième ligne de tranchée a été atteinte. Plus grave que cela, c’est maintenant le front sud de la défense de Varsovie qui craque. En effet, à moins de 15 km au sud de Radzymin, c’est le village de Ossow qui se voit maintenant attaqué par trois divisions de la XVIème armée russe. Ossow, sur la seconde ligne de défense, n’est plus qu’à 20 km du centre de Varsovie. Défendu par la 8ème division polonaise, le village devient le lieu d’un épouvantable affrontement au corps-à-corps et change de main plusieurs fois en quelques heures. Très vite pourtant, il est clair que la résistance de la 8ème division va s’effondrer. Quelques unités s’accrochent désespérément. C’est le cas du 36ème régiment ou Légion Académique formé d’étudiants de toutes les universités de Varsovie : ces gamins de 19 à 21 ans se jettent dans la bataille avec fureur mais leur unité est décimée. Les officiers payent également un lourd tribut comme le chef du 2ème bataillon tué à la tête de ses hommes mais la perte la plus emblématique du régiment reste celle du Père Ignacy Skorupka, un prêtre de 27 ans engagé comme beaucoup d’autres mais qui, selon les récits, serait mort d’une balle dans la tête alors qu’il levait son crucifix vers le ciel pour encourager les hommes. Ce détail aura son importance. Toujours est-il que les Polonais doivent refluer du village d’Ossow ; une contre-attaque terrible du 236ème régiment de réserve polonais, formés des Boy-Scouts de la ville de Varsovie, n’a pas plus de réussite. Les Russes peuvent, à présent, se considérer comme maitres de la seconde ligne de défense de la ville.
Plus au nord, Sikorski, malgré son désavantage catastrophique, décide de suivre les ordres et de lancer l’offensive à 1 contre 5 mais cela, il ne le sait pas encore. Protégeant son flanc gauche, à savoir en jetant dans la ville de P┼éo┼äsk quelques centaines de marins et de volontaires, il sort de la forteresse de Modlin, se porte sur son flanc gauche et lance la 18ème division en plein cœur du dispositif russe. Elle se fait violemment repousser par les divisions fraiches et de grande valeur des IIIème et XVème armées. Idem lors de l’offensive de la Brigade Sibérienne. Les Polonais de Sikorski se voient contraints de reculer à tel point qu’à la fin de la journée, ils ne tiennent plus qu’une mince bande de terrain sur la rive nord de la Vistule tandis que les fortifications avancées de la place de Modlin sont déjà occupées par les Russes. Toukhatchevski peut exulter : il est vainqueur partout et fait déjà annoncer sa victoire à la radio !

 

Dans la capitale, c’est bientôt l’affolement et toutes les délégations internationales quittent la ville : seuls l’ambassadeur britannique et l’envoyé du Pape ont le courage de rester. Au soir, Haller convoque ses généraux : Pi┼ésudski doit déclencher son offensive le lendemain, il faut faire un ultime effort pour sauver la capitale ! Ordre est envoyé à Sikorski de renouveler son offensive : celui-ci a des forces plus imposantes que prévues en face de lui mais qu’importe. Pour le front de la tête de pont de Varsovie, Haller confie à ┼╗eligowski toutes les troupes disponibles à savoir sa 10ème division, les débris des 1ères lituaniennes et 11ème ainsi que ce qui reste encore dans la capitale en réserve : notamment deux compagnies de tanks français Renault mais seuls 6 véhicules sur 40 sont opérationnels. 109 pièces de canon et 220 mitrailleuses accompagneront ces 17 000 hommes qui forment, ainsi, la dernière chance de contre-attaque des Polonais de sauver leur capitale face à plus de 30 000 Russes.
Dans la forteresse de Modlin, Sikorski, lui, commence à comprendre qu’il n’a pas affaire à une diversion russe mais à des troupes bien plus imposantes. Ayant rameuté ses retardataires, il prépare un plan destiné à y voir plus clair au nord de la Vistule : détachant un détachement d’une douzaine de voitures Ford avec un blindage de fortune sur son flanc gauche, il ordonne à sa cavalerie, commandée par le général Karwicki, d’effectuer une diversion en remontant plus au nord pour passer entre les IVème et XVème armées russes. Pendant ce temps, il se chargera de mener l’assaut pour desserrer l’étau sur Modlin à la tête de ses quatre divisions : 17ème et 18ème, Division des Volontaires et Brigade Sibérienne moins de 15 000 hommes contre 40 000.
Le jour va bientôt se lever sur ce dimanche 15 août 1920…

Le Miracle se produit !

 

L’aube est là en ce jour de dimanche. Alors que les combats font rage depuis des jours, les cœurs de la Pologne catholique s’enflamment. En effet, malgré l’horreur quotidienne, comment ne pas se rappeler que nous sommes aujourd’hui le dimanche 15 août, jour de l’Assomption, la fête chrétienne de la Sainte Vierge ? Par milliers, les habitants de Varsovie se précipitent dans les rues pour participer à des processions religieuses dans le but d’implorer la Vierge pour que le pays soit sauvé. À tel point que, selon l’ambassadeur britannique, on ne peut, alors quasiment, plus circuler en voiture dans la capitale…Le cardinal Ratti, ambassadeur du Vatican, dirige la prière dans la grande cathédrale de Varsovie : les officiers polonais, la veille lui ont dit que ses prières seront plus utiles que tous les moyens militaires en ce jour. Si miracle il doit avoir lieu, ce doit être aujourd’hui…
Les combats, eux, ont déjà recommencé. Les Russes veulent continuer leur avancée vers Varsovie mais le général ┼╗eligowski a déclenché son offensive de la dernière chance dès 5h30 du matin. Après une forte préparation d’artillerie, il lance ses troupes pour reprendre Radzymin : les Lituano-Biélorusses, appuyés par les tanks, attaquent de front tandis que sa 10ème division contournent les Russes par le nord. Le succès est, dans un premier temps, au rendez-vous : les chars polonais, chargeant à fond jusqu’à la casse mécanique, percent les lignes russes et les Lituaniens-Biélorusses reprennent, une nouvelle fois, le village. Or, ┼╗eligowski qui voit sa division s’étirer au maximum au nord doit la réorganiser et stoppe son mouvement : il ne peut soutenir les troupes à Radzymin et le schéma du 14 se reproduit. Le général Putna et sa 27ème division reprennent de nouveau le village chassant le coriace 85ème régiment de Vilnius. Il faut tout recommencer. Il est bientôt près de midi et Haller, Latinik et les autres sont découragés : que peut-on encore faire ?
Au nord, Sikorski a appliqué à la règle son plan. Son détachement d’auto-blindés de fortune Ford arrive à distraire suffisamment les avant-postes de la IVème armée pour éviter un encerclement par la gauche. Pendant ce temps, il s’apprête à relancer l’assaut de son infanterie sur son flanc droit malgré le formidable déséquilibre numérique. Mais il attend des nouvelles de la diversion de cavalerie du général Karwicki. Celui-ci, parti dès le matin, a décidé d’aller profiter du trou entre les IVème et XVème armée pour faire chevaucher ses cavaliers jusqu’à la ville de Ciechanów, plus de 40 km derrière les lignes. Une ville particulière dans l’imaginaire polonais puisqu’au Moyen Age, elle avait été, pendant très longtemps, la demeure des ducs de Varsovie. On ne sait ce que l’on va trouver dans cette ville mais les lanciers du 203ème régiment de uhlans du major Adam Zakrzewski sont les premiers à y arriver aux alentours de midi. Personne ne pensait que la ville est alors le quartier-général de la IVème armée russe : l’irruption des lanciers polonais provoque le chaos le plus total ! Le général commandant la IVème armée Shuvalev a à peine le temps de sauter dans une voiture pour s’enfuir mais tous les moyens de commandement de la IVème armée sont perdus : radios, documents, ordres de routes, transmetteurs…C’est le ‘’Miracle de Ciechanów’’ ! En effet, ce raid, a des conséquences incalculables sur la suite : privée de transmissions, la IVème armée russe, devenue incontrôlable et injoignable, va continuer son mouvement vers l’ouest se désolidarisant complètement des autres armées russes et allégeant la pression sur Sikorski. Nous sommes midi dépassé et la nouvelle de ce ‘’miracle’’ va se répandre comme une trainée de poudre au sein des rangs des combattants polonais devant Varsovie. Et lorsque le mot de miracle est prononcée, en ce 15 août, jour d’Assomption, il n’en faut pas plus pour que, chez les Polonais profondément catholiques, les cœurs se soulèvent et que les esprits s’enflamment. La XVème armée russe réagit promptement en détachant sa 33ème division pour reprendre Ciechanów mais les cavaliers sont déjà partis : le mal est fait.
Tous les témoins sont d’accord : entre 13 heures et 15 heures, en ce 15 août, un sentiment d’enthousiasme incroyable est insufflé chez les soldats polonais qui, par centaines reprennent leur place et repartent au front. L’espoir a brutalement changé de camp. Le Premier Ministre polonais note que, malgré le fait que la plupart n’ont rien, ni chaussures, ni équipement, ils vont maintenant au combat avec la confiance au ventre et la croyance en la victoire. Parmi leur rangs, des rumeurs se sont répandues et amplifiées alimentées par les prêtres : le formidable coup de Ciechanów ne serait pas le fruit du hasard, le martyr du Père Skorupka la veille aurait été entendu, la Vierge Marie serait apparue dans le ciel…15 heures 30, l’heure des miracles dans la mystique catholique, sonne comme l’heure du grand retournement de situation. Même les Russes ont maintenant perdu confiance en la victoire : le général Putna, pourtant si volontaire, note ‘’C’est comme si la corde sur laquelle nous tirions depuis si longtemps avait subitement rompu.’’ Un effondrement psychologique a lieu dans l’armée russe alors que les soldats de l’Armée Rouge voient, en fin d’après-midi, les Polonais sortir, une nouvelle fois, de leurs tranchées bien décidés à emporter la partie ! Au nord, Sikorski arrive à finalement repousser les l’étreinte mortelle qui l’enserrait et repousse de manière surprenante la IIIème armée russe ; la XVème, incapable de l’aider et butant sur la solidité défensive de la 18ème division polonaise ne sert à rien. Sur le front de Radzymin, le village est finalement définitivement repris par les Polonais dans la soirée : ┼╗eligowski a réussi à encercler le village avec sa 10ème division au nord et les Lituaniens-Biélorusses au sud et les Russes ne peuvent plus rien faire sinon évacuer. La nuit tombe en 15 août sur la plaine de Mazovie : dans la ville de Varsovie, l’angoisse est maximale car on ne mesure pas ce qui vient de se passer. Personne ne le sait mais la bataille de Varsovie vient, pourtant, d’être remportée par les Polonais.

 

Le lendemain, le no man’s land devant la tête de pont de Varsovie est étrangement calme. Les Polonais peuvent se reposer dans les ruines de Radzymin. La XVIème armée russe n’est plus en état psychologique de lutter. C’est seulement au nord que les combats recommencent. En effet, les IIIème et XVème armées russes n’en ont pas fini avec Sikorski et ce dernier estime que, si la bataille est remportée au sud, il doit encore protéger Varsovie d’une attaque par le nord. C’est ce qu’il a dit, le soir du 15, à Haller et Weygand qui lui conseillaient de se replier vers la ville. Attaquant avec fureur au petit matin du 16, les affaires commencent mal pour Sikorski : sa 18ème division se fait malmener par le XVème corps russe, la IIIème armée russe ne se fait pas entamer et pire que cela, on annonce une division égarée de la IVème armée russe sur le flanc gauche à P┼éo┼äsk où la faible garnison va craquer. Sikorski s’y précipite et ne peut que constater le désastre. C’est alors qu’il est sauvé par l’arrivée inopinée d’un régiment d’élite de la cavalerie polonaise : le 1er régiment de chevau-légers. Celui-ci charge, sabre au clair, à travers les rues de la ville et écrase l’infanterie russe qui s’enfuit sans demander son reste. Débarrassé de ce danger, Sikorski décide de mener une attaque générale pour briser les IIIème et XVème armées russes. Pour cela, il doit prendre le village de Nasielsk. Ameutant tous ses hommes disponibles, 14 500, il donne les ordres : Nasielsk doit être pris « sans faute et sans regard des pertes humaines ». L’assaut est lancé après 16 heures et la dernière résistance des Russes dans ce secteur s’effondre.
Les quatre armées russes qui devaient s’emparer de Varsovie ont vu leur offensive être réduite à néant mais jamais elles n’auraient pu s’imaginer, qu’au soir du 17 août, la route du retour vers la Russie leur est maintenant coupée.

Plus fort que la tempête…1

 

Le 13 août, Pi┼ésudski arrive à Pu┼éawy et décide immédiatement de passer en revue toutes les troupes des environs. Leur état matériel est des plus déplorable : manteaux trouées, peu de chaussures, fusils au bord de la rupture. Pourtant, à la vue du vieux chef, les cœurs s’enflamment et une ivresse certaine montent dans ces troupes qui comprennent qu’elles vont avoir un rôle décisif. Ce rôle, Pi┼ésudski l’a programmé en détail depuis des jours mais sa crainte est qu’il ne sait rien sur les troupes russes qui lui font face. On suppose que l’on devra rapidement trouver les 5 à 10 000 hommes de la 57ème division russe du groupe de couverture Mozyr mais ensuite c’est l’inconnu. Le généralissime polonais dispose de deux groupes de chocs. Issues de la IVème armée polonaise, trois divisions, la 14ème, la 16ème et la 21ème de montagne forment la flèche de gauche depuis Pu┼éawy et doivent rentrer en coin dans le ventre de la XVIème armée russe. Issues de la IIIème armée, plus au sud, l’élite de l’armée et les divisions favorites de Pi┼ésudski, les 1ères et 3ème divisions légionnaires (anciennes légions polonaises au service de l’armée austro-hongroise ayant combattu en 14-18) soutenues par une brigade de cavalerie, ont la tâche la plus compliquée : former la pince droite de l’offensive de la dernière chance en remontant depuis le sud vers la frontière biélorusse pour couper les voies de communications de l’armée russe et surtout surveiller l’arrivée de renforts russes hypothétiques depuis le sud et l’Ukraine. En effet, ce que craint Pilsudski, ce serait l’arrivée de la XIIème armée russe qui traine sur ses flancs des deux côtés de la frontière polono-ukrainienne et pire que cela du Konarmiya de Boudienny toujours du côté de Lwów aux dernières nouvelles.
Pi┼ésudski, qui a prévu son attaque générale pour le 15 août, décide de la reporter au lendemain pour en savoir plus et pour obtenir des nouvelles de Varsovie. Il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur : s’il échoue, c’est la Pologne qui disparait. La journée du 15 voit ses troupes se préparer mais des déjà des accrochages ont lieu avec les Russes : à Cykow, près de Lublin, ce que l’on craignait arrive. Une division de tête de la XIIème armée russe, la 58ème comptant 1550 fantassins et 235 cavaliers, pointe le bout de son nez bousculant un petit bataillon de recrues. Heureusement pour les Polonais, la 4ème brigade de cavalerie (428 cavaliers) du major Bystram intervient fort à propos en chargeant les Russes qui perdent 70 hommes et 5 mitrailleuses.

 

Le 16 août à 4 heures du matin, Pi┼ésudski envoie ses ordres : l’offensive générale débute ! Les Polonais sont remontés comme jamais et avancent à grandes enjambées. Peu importe que l’on ne sache pas sur qui on va l’on tomber, les soldats couvrent des étendues immenses en très peu de temps car ils ont, enfin, l’impression de reconquérir leur pays. Le major Charles de Gaulle, arrivé depuis Varsovie près de la 3ème division légionnaire sur le flanc droit, note : « Ah ! ce n'est pas grand-chose ici, une division qui opère isolément. Trois mille combattants épars sur quarante kilomètres carrés. Comme liaisons : ni téléphone, ni télégraphie sans fil, ni appareils optiques. Chacun marche au petit bonheur dans la direction qu'on lui a fixée, on se cherche vers le soir ». Mais alors, l’impensable se produit pour Pi┼ésudski. Tandis qu’il croyait tomber sur une forte résistance en face de lui, ses troupes ne font qu’avancer sans rencontrer aucune formation russe d’importance. Certes, la 3ème division légionnaire accroche des fantassins près de Lublin mais il s’agit de survivants de la 58ème division russe étrillée la veille ; certes, les têtes de colonne de la 21ème division de montagne bousculent des éléments du groupe Mozyr qui se disloquent immédiatement mais rien de probant. Pendant ce temps, les km sont avalés : le 17, les 14ème et 16ème divisions sont déjà au contact des arrières de la XVIème armée russe et ne peuvent que constater son délabrement, la 1ère division légionnaire atteint la ville de Drohiczyn sur le fleuve Bug ayant parcouru plus de 100 km en deux jours, la 3ème division légionnaire se positionne dans les environs de Brest-Litovsk coupant la principale route de retour vers la Russie. Pi┼ésudski n’en croit pas ses yeux et soupçonne même un piège des Russes. Il écrit qu’il se sent « menacé de mystères ». Il décide, le 18 août, de retourner à Varsovie pour prendre des nouvelles de la situation qui lui parait invraisemblable : son offensive ne peut avoir autant réussi ! Revenu dans la capitale et mis au courant des derniers évènements, il comprend alors que l’impensable vient de se produire : son armée vient de se placer entre les Russes et Varsovie leur coupant toute voie de retour et piégeant ainsi, dans une immense nasse, plus de 80 000 hommes !

Les Thermopyles de la Pologne

 

Alors que l’armée polonaise l’emporte devant Varsovie et que les divisions de Pi┼ésudski remontent vers le nord pour l’une des plus formidables manœuvres d’encerclement de l’histoire des guerres modernes, il reste encore une chance pour les Russes de l’emporter : c’est le Konarmiya du général Boudienny. Avec près de 20 000 cavaliers et presque 30 000 fantassins extraits de la XIIème armée sous son commandement direct, Boudienny, appelé par Toukhatchevski depuis des jours en soutien devant Varsovie, se trouve toujours à plus de 400 km au sud-est de Varsovie aux alentours du 10 août. Pour lui, peu importe de soutenir Toukhatchevski, il souhaite s’emparer de Lwów. Ses ordres d’ailleurs sont clairs et viennent d’une personne agissant dans l’ombre : Staline en personne. En effet, le célèbre futur dictateur de 42 ans, a été promu commissaire du front sud par Lénine qui préfère éloigner de Moscou ce second turbulent. Staline, prenant sa tâche à cœur se comporte en véritable chef et donne ses ordres propres à Boudienny et Yergorov de la XIIème armée : l’objectif n’est certainement pas d’aller aider Toukaichevski, ce fils de noble hautain que Staline méprise, mais plutôt de foncer vers Lwów puis le sud de la Pologne, donner la main aux communistes hongrois et enfin Prague et Vienne : ce serait le triomphe de Staline.

 

Le 16 août, les avant-postes de Boudienny se trouvent, pourtant, déjà à Ustilug à moins d’une cinquantaine de km des positions de la 3ème division légionnaire polonaise. Mais Boudienny persiste à vouloir prendre Lwów : il viendra aider Toukhatchevski après. D’ailleurs, la ville ne sera pas défendue pense-il, ce sera l’affaire d’une journée ou deux pour ses cavaliers rapides comme l’air. Il n’a pas tout à fait tort car la seule force susceptible de défendre la ville correctement, la VIème armée polonaise, affaiblie par des ponctions pour le front de Varsovie, s’est repliée plus en arrière. Pourtant, ce que Boudienny ne sait pas, c’est qu’à Lwów, la résistance s’est organisée et les bataillons de volontaires se sont formés, encadrés par des vétérans des batailles pour cette même ville en 1918 ou 1919. Des vétérans comme le major Roman qui lève plusieurs unités dans la campagne avoisinante dont un bataillon de près 500 hommes, commandé par le capitaine Boles┼éaw Zajaczkowski, à Krasne, 50 km à l’ouest de Lwów. Ce bataillon est formée de jeunes étudiants voire de lycéens des environs qui ont choisi d’aller rejoindre la garnison de Lwów. Au petit matin du 17, ce bataillon, suivant la voie ferrée pour Lwów, marche en direction de la ville. Il fait halte vers midi au village de Kutkir après avoir parcouru une dizaine de km. Mais alors que les fantassins polonais essayent de déboucher du village, ils sont pris à parti par des tirs de mitrailleuses en provenance du village voisin : les Russes leur barrent la route ! Il s’agit, en effet, des cavaliers de la 6ème division de cavalerie russe de Boudienny, plus de 4000 hommes, qui, arrivant en éclaireurs du groupe principal, ont déjà taillé en pièce un petit bataillon d’infanterie régulière polonais la veille et ont solidement pris position dans le village de Zadwórze. Zajaczkowski, inconscient de la disproportion, lance ses hommes à la charge qui arrive dans Zadwórze et s’empare de la petite gare du village. Un terrible combat de rue s’engage et les Polonais doivent alors se retrancher solidement. C’est alors seulement que les jeunes soldats peuvent prendre conscience du piège dans lequel ils sont tombés : les Russes les cernent de partout et se montrent innombrables ! Mais contre toute attente, les Polonais vont tenir plus de neuf heures dans cet enfer brisant plus de six assauts successifs des Russes. Des Russes de plus en plus en fureur de ne pouvoir venir à bout de ces faibles fantassins Polonais. Mais bientôt, la résistance devient impossible pour les derniers survivants du capitaine Zajaczkowski. Les réserves de munitions s’épuisent et les masses russes ne cessent de grossir dans le crépuscule. Seules les flammes de Zadwórze en ruine éclairent le champs de bataille. Pourtant, on peut encore espérer : en effet, durant l’après-midi, trois avions polonais sont venus, un temps, prêter main-forte aux jeunes fantassins en bombardant les Russes. Maintenant qu’ils sont partis, peut-être ont-ils pu prévenir la garnison de Lwów ? On s’accroche à cet espoir comme on s’accroche à la vie. Zajaczkowski se décide alors à tenter un dernier baroud d’honneur avec ses survivants : foncer à travers la forêt pour essayer de percer les lignes et rejoindre Lwów en suivant la voie ferrée dans l’obscurité. Le mouvement est enclenché mais c’est alors que surgissent trois avions, russes cette fois, qui repèrent les Polonais. Pris de nouveau pour cible par le masse des Cosaques, la trentaine de Polonais survivants se retirent, vers 22 heures, près de la cabine du garde-barrière de la voie ferrée. C’est là qu’ils livrent leur dernier combat. Au sabre, à la baïonnette, à coups de crosse, à coups de pierre ou de bâton, les ultimes soubresauts du bataillon de volontaires sont sanglants pour les Russes qui perdent encore de nombreux hommes dans ce dernier combat. Aux alentours de 23 heures, tout est fini. On compte plus de 318 morts sur le terrain sur les 330 combattants valides du matin. L’héroïque capitaine Zajaczkowski, refusant sa défaite, préfère se tirer une balle dans la tête, plutôt que de se rendre aux Russes. Les quelques blessés polonais, suivant le bataillon, sont sauvagement égorgés par les Russes qui déchainent leur fureur contre ces invincibles Polonais. Seuls 12 hommes réussissent à s’échapper vers Lwów : ayant percé les lignes vers la voie ferrée, ils mettent en marche un wagon blindé qu’ils trouvent là et peuvent fuir les Russes qui les voient filer sans pouvoir les poursuivre avec leurs chevaux. Parmi ces rescapés, le plus jeune combattant du jour, Rudolf Nizankowski, alors âgé de 15 ans : blessé au cou, il allait être laissé pour mort quand un soldat polonais le reconnait et le fait monter dans le wagon.

 

Les survivants, arrivant à Lwów, déclenchent l’alarme générale et toute la ville est mise en état de siège durant la journée suivante. L’émotion est si grande parmi la population à la nouvelle de ce massacre que les volontaires affluent de toutes parts. Lorsque Boudienny se présente, le 18 août, pour emporter la ville comme il le pensait, il trouve une garnison trop forte pour lui et il doit attendre de faire un siège en règle. Il n’en a pas le temps, il le sait. Le 19 août, nouveau message de Toukhatchevski de remonter au nord : cette fois-ci, il est plus alarmiste. Boudienny hésite : échouer devant Lwów serait la première défaite de son corps de cavalerie et entaillerait le moral des troupes mais il va bien falloir obéir aux ordres. Le lendemain, 20 août, Boudienny se décide enfin à remonter plein nord et abandonne Lwów. Deux jours plus tard, ses avant-postes sont déjà à plusieurs dizaines de km au nord. Il n’a aucun moyen de le savoir mais les précieux jours perdus devant Lwów et spécialement ce combat de Zadwórze, pour lui une simple escarmouche, ont fait perdre la dernière chance de secours de Toukhatchevski. Ils l’ont également condamné lui et son Konarmiya. En effet, alors que les cavaliers de Boudienny entrent dans la Pologne ethnographique aux environs de la forteresse de Zamo┼Ť─ç, comment auraient-ils pu savoir qu’ils sont maintenant les derniers soldats de l’Armée Rouge à encore mener une action offensive sur le sol polonais ?

Epilogue

 

Le 20 août 1920, Toukhatchevski ordonne, enfin, la retraite. Elle a pourtant déjà commencé et dans la plus grande des pagailles. Pour les Russes devant Varsovie, il ne reste plus qu’une route : celle du nord qui passe par Bialystok vers la Biélorussie ou Toukhatchevski amasse des renforts depuis Mi┼äsk. Or, cette ville de Bialystok est également l’objectif des divisions de tête de Pi┼ésudski à savoir les 1ère et 3ème légionnaires : fermer la poche de Bialystok c’est conduire à la destruction de la quasi-totalité de l’armée russe de Toukhatchevski. Un contre-la-montre s’enclenche. La XVème armée russe parcourt plus de 120 km du 19 au 22 août, la IIIème armée russe connait une destinée similaire retraitant de 125 km en trois jours heureusement pour elle non poursuivie par les divisions polonaises épuisées par la défense de Varsovie. Ces deux armées arrivent finalement à repasser en Biélorussie en longeant la frontière allemande et à rejoindre Toukhatchevski mais les effectifs ont fondu. La XVIème armée, celle partie depuis les positions les plus au sud, met plus de temps à faire le trajet et se voit traquée par les divisions de Pi┼ésudski qui remontent depuis le sud. Mené par le général Sollohub, elle atteint Bialystok le 22 août vers 8h15 du matin mais pour s’apercevoir que la ville est occupée par les Polonais ! Coup du sort ! En effet, après un course-poursuite intense, le 1er régiment légionnaire polonais arrivait avec 2000 hommes en vue de la ville au petit matin du 22 et en avait chassé la garnison russe composée de plusieurs milliers d’hommes de la 164ème brigade de l’armée rouge. Avant 8 heures du matin, on compte déjà plus de 2000 prisonniers, 13 canons, 30 mitrailleuses et 3 trains d’approvisionnement qui tombent aux mains des Polonais. Seulement, l’arrivée de Sollohub avec les restes de la XVIème armée et plus de 10 000 hommes change la donne : ce sont, à présent, les Polonais qui sont assiégés dans Bialystok. D’horribles combats au corps-à-corps ont lieu pendant plusieurs heures et les Polonais sont bien près de succomber. Ils sont sauvés par l’initiative du capitaine Marja┼äski qui, s’accrochant avec une douzaine d’hommes dans un bâtiment administratif, arrive à monter une improbable contre-attaque faisant effondrer l’effort des divisions russes. Les Polonais sont de nouveau vainqueurs et s’emparent de plus de 1000 prisonniers. Un troisième round commence vers 14 heures alors qu’arrive à son tour la fameuse 27ème division, celle de Putna, qui lance l’assaut sans tarder. Les combats reprennent avec rage : Marja┼äski est tué à la tête de ses hommes mais les Polonais s’accrochent. Ils sont sauvés cette fois par une charge dévastatrice des 200 hommes du 27ème régiment de uhlans qui sabre les Russes dans les rues de la ville. Jusqu’à la nuit, les combats se poursuivent dans la plus grande des violence : même le général commandant la XVIème armée, Nikolai Sollohub, est bien près d’être capturé mais il arrive à s’échapper in extremis alors que tout son état-major est fait prisonnier. Les Russes finissent finalement par passer mais à quel prix : en tout, ils perdent 600 tués, 8200 prisonniers, 22 canons, 147 mitrailleuses, 1 avion capturé et 3 trains d’approvisionnement. Les Polonais ont perdu 205 tués et blessés. La XVIème armée russe n’est désormais plus qu’un fantôme comptant quelques milliers d’hommes épuisés.
Le sort le plus tragique est celui destiné à la IVème armée russe. Inconsciente du danger qui pèse suite à la rupture de ses communications radios, elle continue comme si de rien n’était. Deux divisions d’infanterie viennent ainsi mettre le siège devant Plock le 18 août à plus d’une centaine de km à l’ouest de Varsovie, une division inonde les routes du nord de la Pologne tandis que le KavKordu général Gai est déjà en train de couper la voie ferrée vitale Dantzig-Varsovie. Ce n’est que le 20 août que ces unités, plus de 25 000 hommes, se rendent compte que la voie de retour est coupée ! Ils doivent se faire jour à travers des Polonais survoltés : c’est peine perdue pour les divisions d’infanterie qui sont épuisées par des marches incessantes et s’effondrent psychologiquement. Il n’en va pas de même pour le KavKorau sein duquel Gai tient le moral très haut. Après tout n’est-il pas invaincu depuis le début de la campagne ? Commence alors pour lui et ses hommes, un périple insensé : avec ses quelques 2000 cavaliers, il doit passer au travers d’au moins 30 000 Polonais ! Le 21 août, il est déjà accroché par une unité de cavalerie polonaise mais celle-ci préfère décrocher. Le lendemain et quelques 40 km plus loin, Gai et les Russes arrivent à Mlawa où il doivent attendre la nuit pour charger par surprise les Polonais et franchir les lignes. Mais l’étau se referme et l’espace entre l’armée polonaise et la frontière allemande devient de plus en plus étroit. Il faut encore franchir au moins 220 km. Le 23 août, Gai est à Grabowo 70 km plus au nord : il a dû obliquer pour éviter les fantassins de Pi┼ésudski mais il est tout de même rattrapé par la Division des Volontaires de Sikorski : nouveau combat où les Russes, enragés, massacrent plus de 400 Polonais et finissent par passer. Le lendemain, Gai rencontre les débris de la 53ème division russe qui essaye encore de lutter contre deux divisions polonaises fraiches, il décide de l’aider. Son combat est perdu d’avance. Acculé à la frontière allemande, presque sans cartouches, transportant plus de 600 blessés, Gai ne veut toujours pas se rendre et passe la journée à multiplier les charges désespérées avec ses cosaques. Vanité de l’honneur. La mort dans l’âme, il se décide alors à franchir la frontière allemande pour être interné et désarmé en Allemagne plutôt que d’être prisonnier des Polonais. Avec lui, c’était plus de 35 000 soldats russes, principalement de la IVème armée russe, qui sont internés en Allemagne. Lorsque, début septembre, le général Shuvalev fera le compte de sa IVème armée, il ne restera plus que son escorte et deux régiments qui avaient été laissé en arrière en Lituanie.

 

Il reste maintenant à régler son compte au Konarmiya de Boudienny. Cela fait des mois que les Polonais attendent cela. Pour cela, Pi┼ésudski a réorganisé ses armées en créant des groupements ad hoc aux ordres de ses meilleurs généraux : Sikorski, Haller ou encore ┼╗eligowski. Le but : encercler et écraser Boudienny en se servant de la résistance acharnée de la forteresse de Zamo┼Ť─ç où la 6ème division ukrainienne du commandant Beruczko fait des prodiges depuis des semaines avec seulement 700 fantassins, 150 cavaliers et 3 trains blindés.
Le 25 août, les éclaireurs de Boudienny sont en vue de Zamo┼Ť─ç et quatre jours plus tard, le 29, les premières escarmouches ont lieu entre les Russes du Konarmiya et la 1ère division de cavalerie polonaise, l’élite de la cavalerie polonaise, commandée par le général Juliusz Rommel. Boudienny perd déjà 150 prisonniers et 3 canons dans ce combat mais il préfère continuer. Avec ses quelques 17 500 cavaliers, il compte bien semer le chaos en Pologne et surtout, il ne sait rien du désastre russe devant Varsovie. Entre-temps, les forces polonaises se sont regroupées : Sikorski arrive par le nord avec la 7ème division et la 2ème division légionnaire, Haller par le sud avec la 13ème division qui se retranche à l’abri dans une forêt et ┼╗eligowski par l’ouest avec sa 10ème division renforcée. Pendant ce temps, la garnison ukrainienne de Zamo┼Ť─ç continue à résister se permettant même des sorties. Dans l’après-midi du 29, Boudienny apprend enfin la sinistre vérité : son armée est désormais seule en Pologne ! Il doit absolument rebrousser chemin mais c’est alors que l’on annonce des cavaliers polonais sur la route de la Russie : il est encerclé ! Le lendemain, les batteries polonaises de Haller ouvrent un déluge de feu sur le Konarmiya : tout est ravagé et même la voiture et le poste de commande de Boudienny sont détruits et celui-ci doit continuer la bataille à cheval en galopant de divisions en divisions pour transmettre ses ordres. Il appelle à l’aide les fantassins de la XIIème armée mais le général Yergorov lui fait répondre que les 7ème et 44ème divisions n’ont même plus de fusils ! Sa situation est désespérée. Le 31 août, s’ouvre la bataille de Komarow. Ayant piégé Boudienny dans un défilé devant Zamo┼Ť─ç, les Polonais lancent l’assaut général sur le Konarmiya. Sa 11ème division de cavalerie perd plus de 60% de son effectif suite à une violente attaque de la garnison de Zamo┼Ť─ç aidée par la 10ème division de ┼╗eligowski à l’ouest, la 14ème de cavalerie se fait étriller une attaque des fantassins de Sikorski au nord, la 4ème division de cavalerie résiste tant bien que mal aux attaques répétées de la 13ème division polonaise sortant de ses tranchées mais ce sont les combats menées par la 6ème division de cavalerie russe contre la 1ère division de cavalerie polonaise qui vont rendre célèbre la journée. En effet, ce duel entre plusieurs milliers de cavaliers est la dernière vraie bataille de cavalerie de l’Histoire. Cet affrontement se divise en deux phases : dès 7h45 du matin, le 2ème régiment de chevau-légers polonais débusque les cosaques russes avec 200 cavaliers. Submergés par les Russes, il est soutenu par l’arrivée des 8ème et 9ème uhlans qui nettoient tout le front sud où se tenait la 6ème division russe. Les Polonais ont payé cher ce premier round avec notamment tous les officiers blessés et moins de 200 hommes valides au 9ème uhlans. Le second round se déroule en soirée avec un retour offensif de la 6ème division russe qui a passé toute la journée à essayer de se faire jour à travers les Polonais. Boudienny, sabre en main et le commissaire du peuple Voroshilov sont venus haranguer les cosaques qui n’en peuvent plus : « Le premier gouvernement des travailleurs et des paysans vous ordonne, soldats et officiers, d’attaquer l’ennemi et de ramener la victoire ! » leur lance Voroshilov. Alors le chef des cosaques, l’hetman Pavlichenko, habillé d’une tunique rouge orientale, brandit son sabre recourbé et lance la charge. Dans un dernier baroud d’honneur, plusieurs milliers de cosaques chargent ainsi, sabre au clair, dans une immense clameur. Le 9ème uhlans est le premier à se précipiter sur eux mais il se brise au sein de l’essaim cosaque. Le 8ème uhlans se mêle à la lutte puis le général Rommel mène lui-même la charge du 1er uhlans qui va rentrer comme une flèche dans la mêlée confuse des cosaques. Le 9ème uhlans, arrivé à se désengager, se reforme, relance une nouvelle fois la charge. Cette fois-ci, les Russes s’effondrent et la 6ème division se disloque. Malgré des pertes terribles, Boudienny arrive à faire filer ses troupes vers l’est et le 2 septembre, il rejoint les avant-postes de la XIIème armée où l’attendent déjà des renforts. Néanmoins, l’important a été fait : plus aucun Russe n’est sur le territoire polonais à la fin de ce mois d’août 1920, un pari improbable quand on compare par rapport à la situation début août.

La bataille de Varsovie et ses conséquences entre le 12 et le 31 août 1920 auront couté au moins 37 000 tués, blessés et disparus aux Polonais. Dans le même temps, les Russes avaient perdu plus de 15 000 tués, 10 000 blessés, environ 66 000 prisonniers de guerre en Pologne et près de 35 à 40 000 hommes internés en Allemagne. Soit une perte de près de 120 000 hommes. Ils perdaient également 1023 mitrailleuses et 231 canons de campagne. Un désastre auquel aucune autre armée n’aurait pu se relever. Toukhatchevski, pouvant compter sur de nombreux renforts, arrivera pourtant à se refaire à la mi-septembre et à s’opposer à Pi┼ésudski sur la ligne du fleuve Niémen. Mais galvanisés par la victoire du mois d’août, les Polonais remporteront, encore une fois, cette violente confrontation. Les Russes n’étaient plus motivés et la lutte mondiale de Lénine prenait finalement fin piteusement : le grand dictateur devait admettre que son mouvement se limiterait donc à la seule Russie. Le 12 octobre 1920, un armistice était signé et le 18, Pi┼ésudski prononçait son dernier discours à l’armée avant de rentrer dans la vie civile pour redevenir le chef de l’état polonais : « Soldats ! Vous avez passé deux longues années dans le plus grand des labeurs et le plus sanglant des conflits. Vous venez de terminer la guerre par une victoire éclatante. Soldats ! Ce que vous avez labouré, vous ne l’avez pas fait en vain… […] Soldats ! Vous avez rendu la Pologne forte, confiante et libre. Vous pouvez avoir la satisfaction du devoir accompli. Un pays, qui en deux ans, a produit des soldats comme vous, peut regarder le futur avec tranquillité. »
Quelques mois plus tard, le 18 mars 1921, était signé le Traité de Riga entre la Pologne et la Russie communiste. Un traité qui aurait dû avaliser la victoire totale de la Pologne mais d’aucun ne virent que comme une trahison. En effet, la Pologne conservait quelques territoires à l’est mais devait abandonner Minsk à la Russie, Vilnius à la Lituanie et surtout laisser l’Ukraine à son sort qui faisait partie intégrante de l’URSS. Pour les nationalistes ukrainiens, c’était un coup de poignard terrible et Pilsudski ira même s’excuser devant les divisions ukrainiennes de son armée. La seule vraie acquisition était Lwów. Pour les Polonais, renoncer à Minsk ou Vilnius mais aussi à Kiev, était un terrible aveu d’impuissance de Pi┼ésudski. Mais pour arrêter la guerre, il fallait en passer par là et on ne peut refaire l’histoire. De l’avis de certains historiens actuels, par sa victoire, Pi┼ésudski aura, au moins, permis de gagner 20 ans de démocratie à l’Europe centrale. Pour Lénine, les conditions obtenues étaient semblables à une victoire et à défaut d’avoir mené la guerre victorieusement, il avait su mener la paix et ne pouvait que s’en réjouir. De retour au pays, Pilsudski ne fut pas vraiment célébré pour son talent militaire et bientôt devait naitre l’expression du ‘’Miracle de la Vistule’’ qui attribuait le triomphe du mois d’août à une intercession divine et non aux talents militaires de Pi┼ésudski.
Moins de vingt plus tard, Staline sera au pouvoir et la donne aura changé en URSS. Dans sa volonté d’effacer tous ceux qui lui rappellent ses erreurs passées, il aura à cœur de faire disparaitre tous ceux qui ont participé à cette terrible défaite de 1920 lors des fameuses Purges de Moscou en 1937-1939 : Putna, Sollohub, Yergorov, Gai…sont tous exécutés. Mais celui dont l’exécution sera la plus marquante reste Toukaichevski : devenu maréchal de l’URSS à 42 ans, il était quasiment intouchable par sa célébrité mais Staline arrive tout de même à le faire tomber se vengeant ainsi des accusations de 1920 que Toukaichevski avait proféré à son encontre pour expliquer sa défaite en Pologne. Le dictateur agit là de concert avec Hitler : il pense ainsi faire plaisir au Führer en éliminant le chef de file de ceux qui préconisent, en URSS, une guerre préventive contre l’Allemagne ; pour Hitler, quelle aubaine de voir éliminer le plus brillant chef de guerre que jamais devait posséder l’URSS ! Mais le point d’orgue de la vengeance de Staline se déroulera dans la pire des horreurs. En effet, après le terrible coup de poignard dans le dos de septembre 1939 où les Soviétiques envahissent au dernier moment la Pologne agonisante en soutenant les Allemands, devaient se dérouler les célèbres massacres de Katyn entre mars et mai 1940 durant lesquels, sur ordre de Staline et du sinistre Beria chef du KGB, plus de 22 000 officiers polonais, dont 14 généraux, prisonniers de guerre seront sauvagement exécutés par l’Armée Rouge lors de l’un des pires massacres militaires de masse de l’ère moderne. Un Staline qui ne pouvait toujours pas oublier la terrible balafre qu’avait reçu l’Armée Rouge de la part des pères de ces officiers en ce mois d’août 1920 lors de l’une des batailles les plus décisives de l’histoire de l’Europe et peut-être du monde.

 
Raphaël Romeo
 

  1. Ce titre est une référence au titre d’un film du réalisateur polonais Jerzy Hoffman, Potop en polonais (1974) qui traite justement de la défense de la Pologne contre les Suédois en 1655-1656.

Bibliographie :

  • Davies Norman, White Eagle vs Red Star, London, 1972.
  • De Gaulle Charles, Carnets de campagne d’un officier français, Paris, 1920.
  • Odziemkowski Janusz, Bitwa Warszawska, 1920 roku, Varsovie, 1990.
  • Zamoyski Adam, Warsaw 1920, Lenin’s failed conquest of Europe, Londres, 2008.

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