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Juin 1879 : Le Prince Impérial Louis-Napoléon Bonaparte au Zululand

Eté 1879, peu à peu, les invincibles guerriers zoulous déposent les armes devant l’inutilité de poursuivre le combat face à la machine de guerre britannique. Depuis plus d’un an, le guerrier zoulou défiait le soldat de Sa Majesté la Reine Victoria dans une lutte à mort où la sagaie avait, de nombreuses fois, eu raison de la carabine. Alors, donc, les guerriers zoulous rentraient, chez eux, vaincus mais fiers. Certains, pourtant, étaient plus fiers que d’autres : ils se souvenaient d’un certain combat de juin 1879. Un combat où plus de quarante guerriers avaient lutté. Un combat où quarante guerriers était venu à bout d’un homme, d’un seul homme…Un homme que les légendes zoulous rappellent encore comme celui qui avait été plus courageux qu’un lion.

 

Un vol d’hirondelles contre les guerriers du ciel

Revenons à ce jour de juin 1879, à cette matinée pleine de soleil du dimanche 1er juin. Nous sommes en plein cœur du Zululand, dans la région Est du protectorat britannique d’Afrique du Sud. L’Océan Indien est à moins de 110 kilomètres au sud mais ici dans les hauts plateaux encaissés d’Afrique Australe, c’est la savane que l’on voit à perte de vue. Rapprochons-nous. Une petite colonne aux uniformes rouge et bleus est en train de cheminer à travers les fines herbes de cette plaine que le Soleil inonde d’une lumière tranquille. En avant, un éclaireur africain ouvre la route, rien n’est à craindre pour la troupe du lieutenant du 98ème régiment de Sa Majesté, Jahleel Brenton Carey, 3 ans. Cet officier, brillant élève de la prestigieuse école de Sandhurst, voyait dans son aventure sud-africaine une occasion unique de grimper rapidement les échelons. Seulement, il a un problème : sachant qu’il parlait le français relativement bien en raison d’études dans ce pays, on lui a confié une mission d’une nature un peu particulière. En effet, il doit veiller sur un ‘’invité’’, sorte de VIP au sein de l’armée britannique arrivé en Afrique du Sud il y a de cela quelques semaines, le 31 mars. Le voilà d’ailleurs qui chevauche en avant de la colonne : Oh, il a fière allure pense Carey mais bon sang, il faut qu’il se calme, nous sommes en pays zoulou tout de même. La veille, le colonel Harrison, commandant du génie de la colonne britannique la plus proche, avait cédé aux insistances de cet invité qui voulait absolument partir en expédition pour connaitre la réalité de la campagne : on lui avait donné une reconnaissance en compagnie du lieutenant Carey et de son escouade. En principe, cette zone devait être assez sécurisée pensa Harrison. Et on ne pouvait rien refuser à la fougue magnifique et ardente de ce jeune prince de 23 ans. « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années » déclarait Don Rodrigue dans le Cid de Corneille et le Prince Louis-Napoléon Bonaparte, fils de l’Empereur Napoléon III et petit-neveu de l’Empereur Napoléon Ier, allait le prouver de la plus terrible des façons.

Il est bientôt midi. Le soleil commence à taper davantage. La petite troupe de neuf hommes arrive dans un kraal [village zoulou] désert qui a été abandonné par ses habitants. Le Prince estime qu’il est temps de prendre un peu de repos avant de retourner au camp vers 18-19 heures. Il donne les ordres, Carey les répercute aux gars. On ne perd pas son temps : on fait du feu, on croise les baïonnettes, surtout on prépare du café. Le Prince, attentif au bien-être des animaux, fait desseller les chevaux : personne ne le prévient, qu’en pays zoulou, c’est une mesure très dangereuse ? Carey et le Prince en profitent pour effectuer des croquis des lieux en vue de les ramener au colonel Harrison…Mais on a oublié l’essentiel : les sentinelles. Le Prince est inexpérimenté d’un commandement et Carey, vexé d’être placé sous les ordres d’un novice, ne fait que suivre les ordres sans se poser de questions. Le caporal Grubb, un vieux briscard, peste dans son coin contre de pareilles prises de risques mais les ordres sont les ordres.

 

Langalabalele, vieux chef rusé par de multiples combats, converse avec ses guerriers. Ils viennent de repérer un vol d’hirondelles [Les Zoulous désignent les hommes blancs par le terme d’hirondelle] à savoir un groupe de neuf hommes blancs qui ne prend aucune garde pour se protéger et semble complètement à leur merci. C’est presque trop beau. L’homme blanc va payer son imprudence. Dans le groupe, certains guerriers vérifient le maniement des fusils britanniques qu’ils ont maintenant depuis plusieurs mois : ils les ont pris, en janvier, sur les cadavres d’Isandlwana, la plus grande défaite de l’Empire Britannique depuis des décennies. Zabanga, jeune guerrier qui doit faire ses preuves pour devenir un vrai adulte pouvant se marier, vient voir Langalabalele pour lui demander : « Va-t-on manger [Expression zoulou qui signifie ‘’tuer son ennemi’’] aujourd’hui ? « Oui » , lui répond le chef et les Zoulous commencent à courir à travers la savane haute pour encercler ces infortunés ignorants.

 

Il est bientôt 16 heures, le ciel est très clair, la plaine presque silencieuse. Le Prince va bientôt donner les ordres pour repartir. Il regarde sa montre : 15h55. Encore dix minutes de répit pour les chevaux. Il observe au loin et jauge l’horizon : l’avenir s’offre à lui et peut-être, cette Afrique Australe si mystérieuse sera son Italie à lui, cette Italie où Bonaparte, son grand-oncle, près d’un siècle plutôt, avait déjà conquis le monde. Il le sait, il ne peut revenir en France pour devenir Empereur s’il ne prouvait à tous que le sang des Napoléon coule dans ses veines. Tâtant son coté, il laisse glisser ses mains sur l’épée qu’il porte au côté : auguste gage de fortune, il avait tenu à prendre l’épée de Napoléon Ier à Austerlitz. Certes, sa véritable arme, c’est son Revolver mais il ne faut pas oublier le passé.

Il est temps de se remettre à cheval. Le Prince ajuste son revolver à la ceinture, remet en place son casque colonial et se dirige vers son cheval. Un vol d’hirondelles fend l’air, les têtes se tournent, machinalement, pour les suivre disparaître à l’horizon. Le Prince ordonne de se préparer puis : à cheval ! Mais c’est alors que les détonations crépitent. D’horribles sifflements déchirent la blancheur du ciel. On regarde, intrigué, déjà apeuré, quelques secondes. Un hurlement terrifiant s’échappe des hautes herbes : les Zoulous sont là ! L’alerte est donnée en même temps que la masse s’abat sur le petit groupe : 10, 20, 30, 40, ils sont innombrables ! Ulunthu ! Ulunthu ! Ulunthu ! Le cri de guerre des guerriers du roi Cetawayo retentit de tous côtés ! Carey, voyant arriver les guerriers à moins de 20 mètres de lui, donne vite quelques ordres épars à ses hommes, le Prince hurle aux soldats de partir, lui-même court vers son cheval pour fuir ce guêpier mortel. Ulunthu ! Ulunthu ! Il met le pied à l’étrier et voit, déjà, ses hommes s’éloigner poursuivis par de rapides guerriers. Carey et quatre hommes ont pu rapidement s’éloigner mais deux soldats n’ont pas cette chance et ne peuvent fuir la mort qui vient de l’assegai, la terrible sagaie zoulou. Ulunthu ! Ulunthu ! Le cri se rapproche ! Heureusement, avec son cheval, le Prince va pouvoir distancer cette horde furieuse mais alors la catastrophe se produit. Le cheval du Prince, affolé par les hurlements des zoulous, démarre au galop alors que le Prince n’est pas encore complètement monté en selle. Le Prince se voit traîné près d’une centaine de mètres jusqu’à ce que, sous l’effet du choc, une des brides de la selle rompe. Et dire que pour se porter chance, il avait décidé de prendre avec lui la selle que portait son père, Napoléon III, lors de la triste bataille de Sedan qui avait vu la fin du Second Empire en 1870 ! Jeté à terre, le Prince se relève avec grande difficulté : son bras droit, écrasé par la chute, est devenu quasiment inerte. Se servant de son bras gauche, il se met debout mais alors voit les zoulous arriver en trombe face à lui. Il dégaine son revolver et court aussi vite qu’il peut. Carey et ses hommes ont disparu : qu’il aillent au Diable ! Une sagaie fend l’air, le Prince a un cri : elle est venue se planter dans sa cuisse. Avec la rage du désespoir, les yeux allumés et le cœur serré, il arrive à arracher l’assegai planté dans sa jambe mais voilà les Zoulous sur lui. Ils sont plus d’une quinzaine. Il pourrait encore courir, essayer de rejoindre Carey et les siens, fuir mais fuir c’est avoir peur. Alors, il se retourne et fait front aux Zoulous. Un dernière fois, il fait feu avec son revolver, deux coups…puis plus rien…

 

Alors que le Prince lutte encore, Carey et les quatre hommes qui le suivent, se retournent et sont pris d’un remords terrible. Que faire ? Ils ne sont que cinq et les Zoulous bien trop nombreux pour eux. Pourtant, il faut faire quelque chose. Carey ordonne de se rapprocher du kraal. Ils avancent, se rapprochent bientôt à moins de 50 mètres. Les hautes herbes les cachent. Ils font silence. On n’entend qu’un bruit sourd qui se perd dans le vent. Le Prince est alors à portée de fusil. Les hommes, anxieux, regardent Carey. Celui-ci sait qu’il a la responsabilité de leur vie. Il peut encore les sauver. Le choix est cruel, horrible mais c’est cinq vies contre une seule : s’ils les découvrent, les Zoulous seront sur eux en moins de quelques secondes. Qui sait combien sont-ils encore derrière ces fourrés ? Carey fait un signe, la retraite. À travers les herbes, les tuniques rouges partent, sans faire un bruit, laissant ce Roland moderne affronter son destin.

Zabanga, veut impressionner son chef. Aussi, il se lance dans les premiers pour affronter ces maudits anglais. Agile comme une panthère, il saute des buissons et voit cet officier tombé de cheval qui va faire feu sur son groupe. Le tir part. Zabanga enrage, il prend sa sagaie bien en main et d’un geste rapide et sûr, la fait siffler vers le Prince. Touché gravement à l’épaule gauche, la dernière valide, le Prince s’effondre à terre. De douleur, il lâche son revolver. Il se relève, désarmé. Langalabalele fait un geste et sept guerriers font un cercle autour du Prince. Ils pensent faire une victime de choix aujourd’hui, un officier anglais dont la mort répandra la terreur chez les siens. Il espère qu’il va les implorer, montrer que les Anglais ne sont que des lâches face à la mort. Alors, les sagaies s’abattent mais le Prince, agrippant fermement celle qu’il a retiré de sa blessure, se jette sur les Zoulous. Ceux-ci sont surpris de voir tant de furie chez un homme déjà autant blessé. Le sang ruisselle de tout son corps. Les guerriers ne lancent plus les sagaies à présent mais s’en servent au corps-à-corps. Les blessures se multiplient pour le Prince qui, malgré cela, donne encore de dangereux coups avec sa demi-sagaie. Les Zoulous n’en croient pas leurs yeux : ce n’est pas un homme qu’ils affrontent mais une bête féroce ! Mais bientôt, plusieurs blessures mortelles, dont un coup de sagaie qui lui transperce l’œil droit, ont raison de la résistance du Prince. Se recroquevillant, il lâche son arme et ne sert plus que de son bras gauche pour tenter de parer les coups. Une sagaie l’atteint terriblement au cou, deux le transpercent de part en part. C’est fini. Il n’aura jamais demandé grâce. Il s’effondre sur le sol africain, à plus de 13 000 kilomètres de cette Italie où en juin 1796, Bonaparte, son grand-oncle consacrait son nom et sa gloire. Dix-huit blessures dont cinq mortelles auront été nécessaires pour réussir à venir à bout de ce lion comme devaient, désormais, l’appeler les Zoulous. Langalabalele s’approche alors de sa dépouille mortelle et donne l’ordre de lui laisser les pendentifs qu’il porte notamment un bijou de sa grand-mère, Hortense de Beauharnais. Un honneur pour les Zoulous qui, d’habitude, détrousse toujours leurs ennemis morts. Les habits du Prince sont certes pris mais le fait de lui laisser ses pendentifs montrent la valeur que les Zoulous lui accordent après ce combat.

Alors que se déroulent ses tragiques faits, un navire arrivait au Cap : il transporte le général Garnet Wolseley chargé de prendre le commandement des troupes en Afrique Australe mais aussi porteur d’une dépêche intimant au Prince de revenir en Europe. Personne ne se serait douté qu’il était, déjà, trop tard.

 

« Je ne pensais que l’on puisse confier au Prince une mission pareille. »

Le lendemain, 2 juin, le lieutenant-général Chelmsford écrit au ministre de la guerre à Londres cette douloureuse missive qui allait provoquer l’effet d’une bombe en Europe. « Le Prince impérial et deux soldats sont portés disparus par le lieutenant Carey qui a réussi à s’échapper et à rejoindre le camp après la tombée de la nuit. D’après ce qui a été reporté, il ne fait nul doute que le Prince ait été tué. Le 17ème lanciers et une ambulance viennent de partir pour retrouver le corps […] Je ne pensais que l’on puisse confier au Prince une mission pareille. » C’est la consternation totale chez les Britanniques. Le général Garnet Wolseley qui vient d’arriver écrit : « C’était un courageux jeune homme qui est mort en soldat. Y’aurait-il eu autre chose au monde qu’il put faire ? »

Le détachement arrive le jour même sur les lieux de la tragédie. Le corps du Prince est vite retrouvé grâce aux renseignements. On ne peut que constater l’horreur. Sa dépouille est rapatriée au Cap et monte, le 10 juin, à bord du vaisseau Tenedos pour retrouver l’Europe. Lorsque sa dépouille arrive en Angleterre fin juin, c’est plus de 100 000 personnes qui sont venus lui rendre hommage : beaucoup d’Anglais mais aussi des Français dont beaucoup d’anciens militaires de Napoléon III voire de Napoléon Ier.

 

Entre-temps, le lieutenant Carey devenait le bouc-émissaire évident de la tragédie. Il est passé en cour martiale le 12 juin pour une conduite inqualifiable dans cette affaire. Sa défense est vigoureuse et fait débat. En effet, les faits sont tous contre lui mais il arrive à trouver des motifs implacables comme le fait qu’il n’était pas le commandant de la troupe et ne faisait que recevoir des ordres.

Une part de son récit est le suivant : « Comme les hommes montaient en selle, je vis la face noire des Zoulous, à peu près à vingt mètres, courant vers nous….Ils crièrent et tirèrent sur nous quand nous nous échappèrent. Je pensais que nous étions tous là et sachant que les carabines des hommes étaient déchargées, je jugeais préférable de filer avant de tenter une fusillade. Connaissant, par expérience, la maladresse des Zoulous au tir, je pensais que personne n’aurait été blessé. Je criais donc pour que l’on se reforme d’un autre côté, vers la Donga. Je regardais pour la retraite de chacun. » Ce témoignage de Carey, montre les faiblesses évidentes de son commandement mais aussi qu’on ne peut vraiment lui reprocher ses intentions à savoir sauver ses hommes. Néanmoins, son récit est gravement contredit par les rapports de ses hommes qui, interrogés, livrent des versions différentes. En effet, selon ces derniers, Carey ne se serait absolument pas préoccupé de savoir où était le Prince et n’aurait agi qu’en vue de fuir. Les hommes assurent avoir vu le Prince aux prises avec une dizaine de Zoulous mais ensuite, ils ont suivi Carey qui ne s’est rendu compte qu’en dernier de ce qui se passait. De plus, un soldat affirme que sa carabine était chargée ce qui contredit le rapport de Carey sur ce point : était-ce une exception ? Carey le savait-il ? On peut multiplier les questions : À quel moment, Carey s’est-il rendu compte que le Prince n’était pas avec lui ? Pourquoi a-t-il autorisé le Prince à faire desseller les chevaux alors qu’il se targue d’avoir une expérience certaine du combat ? S’il n’agissait que sur ordre, comme il le prétend, il doit avouer que les ordres de fuite, il les a pris très efficacement…Autant de questions qui firent débat mais finalement, Carey est relaxé par intervention personnelle du duc de Cambridge le 16 août 1879 : on voulait éviter, de manière évidente, le scandale d’une condamnation qui aurait avalisé le fait que le Prince soit mort à cause de la maladresse d’un officier britannique. Carey ne se remit jamais de cette tragédie mourant quelques années après en 1883 à 37 ans.

 

Une mère éplorée…

La nouvelle se répand en Europe assez rapidement et les réactions, après un temps de désarroi, se rejoignent dans la douleur et la tristesse. En Angleterre, les Britanniques pleurent le ‘’Petit Prince’’ auquel ils s’étaient attachés. En France, si les membres du parti bonapartistes sont effondrés, c’est toute la classe politique qui montre sa peine. C’est notamment le drame que vit l’Impératrice Eugénie qui touche les Français comme le relate le Petit Journal du 23 juin 1879 : « Seulement, tandis que les hommes politiques se préoccupent surtout de la question de savoir quelle transformation subira le parti bonapartiste, le public voit surtout l’immensité du malheur de la mère. Par un phénomène très facilement explicable, étant connu le caractère généreux des Français, des Parisiens – nous avons encore peu de renseignements sur l’effet produit en province – l’irréparable deuil qui frappe cette mère a été vivement ressenti par tous. Tant qu’elle a été sur le trône, l’impératrice n’a pas été populaire ; l’exil avait amorti l’hostilité ; la mort de l’empereur avait créé pour elle un courant d’apaisement ; la mort de son fils lui donne la sympathie. C’est une mère éplorée, désolée, dans un abîme de douleur d’autant plus profond qu’elle avait été, femme, plus haut placée et, mère, plus glorieuse des espérances que lui donnait son fils. »

 

La suite du journal donne des détails navrants sur la façon dont l’Impératrice en exil apprit la nouvelle. Alors que ses secrétaires tentaient de lui cacher la nouvelle depuis plusieurs jours, elle tombe, le 20 juin, sur une lettre qui parle d’une ‘’affreuse nouvelle’’. Prise d’une peur panique qu’il ne s’agisse de son fils, elle fait chercher ses hommes de confiance qui ne peuvent, sous la pression, que lui confirmer la tragédie. Frappée au cœur et à la tête, elle s’écrie, pendant un moment, qu’elle veut partir au Cap, que tout n’est pas encore perdu, que son fils n’est peut-être que blessé…Mais son secrétaire français lui dit : « Hélas, il est trop tard ! » « Mon fils, mon pauvre fils… » ne peut-elle plus que balbutier effondrée de larmes. Les jours qui suivent montrent la popularité qu’avait acquise le jeune Prince auprès des gouvernements européens puisque les personnalités se succèdent chez l’Impératrice pour la soutenir dans son deuil dès le lendemain de la nouvelle : la duchesse Anne de Sutherland, la princesse de Galles, épouse de l’héritier du trône d’Angleterre, le duc de Cambridge, chef de l’armée britannique et qui aimait le Prince comme un fils, le ministre plénipotentiaire du Brésil, l’ambassadeur ottoman, l’archevêque de Canterbury et jusqu’à une délégation des élèves de l’école militaire de Woolwich qui voulaient rendre hommage à leur ancien camarade.
En France, dans les classes populaires, chez les militaires et dans certains milieux, la thèse de l’assassinat ou de la négligence voulue fait bientôt rapidement école et un profond sentiment anglophobe se répand : « ils nous ont pris l’oncle, le père et maintenant le fils ! » se déplorent certains. Mais bientôt, la colère fait place à l’amertume et au douloureux sentiment de gâchis.

L’un des plus grands gâchis que la France ait connu…

Né le 16 mars 1856, le prince Louis-Napoléon Bonaparte connait l’enfance paisible d’un prince héritier jusqu’en 1870. Ayant une grande sensibilité artistique, il est très sérieusement éduqué notamment en histoire par le célèbre Ernest Lavisse. Ses parents l’adorent. Le drame a lieu en août 1870. C’est là que, suivant son père, il connait son baptême du feu lors des premières opérations françaises à la frontière franco-allemande. Mais voyant les défaites s’accumuler, Napoléon III envoie d’abord son fils en Belgique puis ce dernier arrive à gagner l’Angleterre pour y retrouver ses parents en mars 1871 alors donc que l’empire de Napoléon III s’est définitivement effondré. Ce jeune homme de 16 ans gardera une profonde blessure de ces mois de séparation, de honte, de chagrin et d’exil. Mais dès son arrivée en Angleterre, il veut se montrer digne des Bonaparte et entend commencer une carrière militaire. Il ne peut le faire en France car les Bonaparte sont proscrits par la République, on lui refuse l’armée austro-hongroise, il choisit donc l’armée britannique : il devient officier-cadet à l’Académie militaire de Woolwich en 1872. Il en sort le 16 février 1875 avec le rang de 7ème de sa promotion et notamment une première place remarquée en escrime. Malheureusement pour lui, un grave événement a bouleversé sa vie entre-temps : son père, Napoléon III, est mort le 9 janvier 1873 laissant le Prince seul héritier du trône impérial de France. Un trône qui n’est pas si impossible que cela à retrouver. En effet, la Troisième République connait une installation difficile en France et les partisans de l’ordre, la classe bourgeoise, les militaires, les milieux paysans et certains nostalgiques ne seraient pas contre le retour de l’Empire. Aussi, le Prince, en parallèle de sa carrière militaire, commence-il une campagne médiatique au service de sa cause en France payant des journalistes pour promouvoir ses idées. Le 15 août 1873, il connait un baptême du feu en politique lorsque plusieurs milliers de Français, qui ont fait le déplacement, viennent l’acclamer dans son palais de Camden Place à Londres. Moins d’un an plus tard, sa carrière politique est définitivement lancée lors d’une réunion donnée à Camden Place, lieu de résidence de la famille impériale, alors que le Prince va avoir 18 ans, âge légal pour se présenter aux élections en France. Plus de 8000 personnes franchissent la Manche pour assister à cet évènement. Le Prince, d’abord intimidé, s’enhardit et prononce un discours resté dans toutes les mémoires démontrant ses évidentes qualités futures de chef d’état : « L'avenir demeure inconnu, les intérêts s'en effraient, les passions peuvent en abuser. De là est né le sentiment dont vous m'apportez l'écho, celui qui entraîne l'opinion avec une puissance irrésistible vers un recours direct à la nation pour jeter les fondements d'un gouvernement définitif. Le plébiscite, c'est le salut et c'est la paix, la force rendue au pouvoir et l'ère des longues sécurités rouverte au pays, c'est un grand parti national sans vainqueurs ni vaincus s'élevant au-dessus de tous pour les réconcilier… C'est le salut et c'est le droit. […] La France librement consultée jettera-t-elle les yeux sur le fils de Napoléon III ? Cette pensée éveille en moi moins d'orgueil que de défiance de mes forces. L'Empereur m'a appris de quel poids pèse l'autorité souveraine même sur des viriles épaules et combien sont nécessaires pour accomplir une si haute mission la foi en soi-même et le sentiment du devoir ». […] Quand l'heure sera venue, si le nom des Bonaparte sort pour la huitième fois des urnes populaires, je suis prêt à accepter la responsabilité que m'imposerait le vote de la nation » . La foule l’applaudit en délire. Sa carrière politique est définitivement lancée. Déjà, les nostalgiques de l’Empire et de Napoléon se prennent à rêver : un vieux vétéran des guerres du Premier Empire ayant tenu à faire le déplacement pour voir le Prince, revient en écrivant ces quelques vers faisant référence à la perte de l’Alsace-Lorraine en 1871 :

« … Il a déjà l'air d'un soldat Il le sera quand il faudra. Patience, Alsace-Lorraine. Il n'a que la dix-huitaine, Vous m'entendez bien… »

 

Mais un problème majeur occupe sans cesse le Prince : quelle est sa légitimité ? Qu’a-t-il fait sinon d’être le fils de son père ? Sa carrière militaire ne le passionne pas vraiment, officier d’artillerie en temps de paix, ce n’est pas pour lui : il veut se servir de la carrière des armes pour prouver sa valeur et montrer qu’on doit compter sur lui. S’il veut être chef d’état, il doit en passer par là, tel est son credo. Lors d’un dîner avec certains de ses amis à Londres, on lui demande quel est le pire défaut selon lui : la peur aurait-il répondu comme si son futur destin tragique était déjà contenu dans ses paroles. Néanmoins, les occasions de briller militairement ne sont pas légions. La France se bat au Tonkin mais il ne lui est pas possible de servir dans l’armée française en raison du bannissement des Bonaparte. Il reste cette Afrique du Sud qui fait de plus en plus parler d’elle à partir de 1878 : le peuple zoulou, des guerriers particulièrement coriaces et bien organisés, s’opposent à la domination britannique de manière assez violente et le conflit grave est imminent. Le Prince choisit alors cette option et commence, sans en prévenir personne de son entourage, à envoyer des lettres demandant à servir en Afrique Australe. On ne lui accorde pas de suite et il doit faire jouer ses nombreuses relations : le duc de Cambridge, chef de l’armée britannique, notamment et jusqu’à la reine Victoria même qui apprécie beaucoup le Prince. Le temps presse d’autant plus que le 28 octobre 1877 ont eu lieu des élections législatives en France qui consacrent la victoire écrasante (60% des suffrages) du camp républicain. Les Bonapartistes, avec 20% des voix, s’imposent comme la seule force d’opposition mais la Troisième République commence à s’enraciner : il faut donc brusquer les choses et changer les cartes du destin pour le Prince Impérial. Il obtient enfin, après une obstination sans bornes, l’autorisation du duc de Cambridge qui le recommande au lieutenant-général Chelmsford au Cap, lui avouant sa seul peur à l’égard du Prince : « Ma seule crainte est qu’il soit trop courageux » . Sinistre présage. S’embarquant début 1879 alors que de très graves événements ont eu lieu en Afrique du Sud avec la terrible défaite britannique de Isandlwana le 22 janvier 1879 , le Prince arrive à Durban le 31 mars 1879. Il vient dans une période où les Britanniques doivent se réorganiser après la catastrophe de janvier et les combats sont de faibles intensités voire absents. Le Prince s’ennuie, a l’impression de ne servir à rien, comme on peut le lire dans une lettre à sa mère : « Mon regret est de ne pouvoir être avec ceux qui combattent. Tu me connais assez pour savoir combien amer je suis. Mais tout n’est pas fini et je compte bien avoir ma revanche de cette mauvaise fortune. » . Les Britanniques, pour se venger de l’offensive ratée de janvier, veulent prendre leur temps : aussi, les premières opérations ne commencent-elles que mi-mai. Encore, ce ne sont que reconnaissances mais déjà, le Prince, tout content, est signalé par les officiers britanniques comme faisant preuve d’un comportement très dangereux où le panache le joue à la témérité. En effet, lors de ses deux premières reconnaissances, les 13 et 20 mai, il n’hésite pas à galoper, seul, en direction de guerriers zoulous pour les débusquer ; aussi, les officiers britanniques doivent-ils le raisonner et Lord Chelmsford se voit obligé de lui adjoindre un lieutenant pour veiller sur lui, le lieutenant Carey. Lord Chelmsford entend commencer sa vraie campagne pour le début juin : le Prince Impérial doit se tenir ! L’objectif de la campagne est la capture de Ulundi, le kraal royal du rusé roi Cetawayo mais pour cela, il faut traverser tout le pays zoulou avec les dangers que cela comporte. On adjoint alors le Prince au colonel Harrison du génie pour éviter de le mettre en première ligne. Le Prince Impérial est tout content de réellement entrer en campagne. Savourant ses premiers jours de front, il prend néanmoins le temps de se tenir informé des nouvelles politiques de la lointaine France : il le faut bien, il est là pour ça. Il envoie ainsi une lettre à sa mère qui se termine ainsi : « Je viens juste d’apprendre la belle élection de M. Godelle. [Camille Godelle, député de Seine-et-Marne] Faites-lui savoir que je suis ravi de ces bonnes nouvelles. » Nous étions le 31 mai au soir. Le lendemain, 1er juin, à 9 heures du matin, un détachement de neuf soldats prenait la route de la savane pour effectuer une reconnaissance. Un prince, fier de mener sa première troupe, les menait. Vers 9h15, le lieutenant Carey proposait au Prince de se joindre aux cavaliers du colonel Harrison mais ce dernier lui répondait : « Oh, on peut y aller sans eux ! » La suite, on la connait.

 

Lorsque l’Assemblée Nationale avait appris le départ du Prince pour l’Afrique du Sud, un député républicain s’était levé pour s’exclamer non sans une certaine crainte : « Il faudra compter sur lui à son retour. » Le Prince ne devait jamais revenir. Reposant pour l’éternité auprès de son père dans un mausolée britannique à cinquante kilomètres au sud de Londres édifié par sa mère en 1881, il laisse derrière lui l’un des plus grands gâchis potentiel comme futur chef de l’état français. Le chef Langalabalele devait mourir dans la défense de son pays quelques semaines plus tard mais certains guerriers survivants du combat furent retrouvés et interrogés sur cet épisode : de leur aveu même, apprenant qui était réellement cet officier valeureux, ils déclarèrent qu’ils ne l’auraient pas tué s’ils avaient su qui il était vraiment.

Des guerriers enragés, un lieutenant imprudent, un cheval peureux, avaient pourtant décidé de changer le cours de l’Histoire de France.

Raphaël Romeo
 

  1. Défaite des Britanniques qui leur coûte plus de 1300 morts dont tous les officiers supérieurs d’une colonne de 1700 hommes partis avec trop de confiance à l’assaut du royaume zoulou. Cette bataille est considérée comme la pire défaite en bataille rangée qu’ait connu l’Empire britannique face à une nation non-européenne.

Bibliographie :

  • Chandet Henriette & Desternes Suzanne, Il aurait pu être Napoléon IV, Revue du Souvenir Napoléonien, Paris, 1972.
  • Lachnitt Jean-Claude, Le Prince Impérial : Napoléon IV, Paris, 1997.
  • Loudun Eugène, Son Altesse le Prince Impérial, Paris, 1879.
  • Stephenson Charles, The curious case of the Prince Imperial, Ospreypublishing.com, 2008.

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