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Les exploits de Lasalle en Italie

Après avoir vu les exploits de Murat (Février 2018) et Fournier-Sarlovèze (Mai 2018), on ne pouvait finir cette année 2018 sans parler du troisième plus grand cavalier de l’épopée impériale à savoir le célèbre général Lasalle.

Pour cela, nous allons relater un passage très célèbre de la vie du général mais que, faute de documents précis, nous avons, par endroits, légèrement romancés même si tous les éléments importants sont authentiques.

Nous sommes le 16 décembre 1796, au matin, à Vérone, en Italie. Bonaparte, général victorieux depuis plus de six mois dans une campagne ébouriffante, vient de remporter une bataille qui va entrer dans la légende il y a près d’un mois : Arcole. Mais les Autrichiens, retranchés dans la puissante place forte de Mantoue, tiennent encore fermement la ligne de l’Adige. Une division sous le brillant général Joubert est partie vers le nord pour les prendre à revers en traversant de difficiles montagnes. Pendant ce temps, les divisions de Masséna et Augereau, si durement éprouvées à Arcole se reposent à Vérone. Justement en ce jour, Bonaparte décide de les passer en revue. Il est pourtant préoccupé car il pense à cette nouvelle armée autrichienne qui se reconstitue de l’autre coté de l’Adige et sur laquelle on ne sait presque rien. Les renseignements sont alors bien difficiles à obtenir. La revue est commencée depuis un moment lorsqu’un groupe de cavaliers fait brusquement irruption sur la place ; un officier à l’uniforme rutilant les mène et bientôt tout le monde l’a reconnu : cela ne pouvait être que le brillant capitaine Lasalle ! Mais lui d’habitude mis sur son 31 et équipé du meilleur cheval de l’armée, arrive, l’uniforme presque déchiré, nu-tête et sur un cheval épuisé dont le harnachement montre clairement qu’il n’est pas français. Bonaparte, aussi surpris qu’agacé de cette irruption, interroge immédiatement : « Où avez-vous pris ce cheval ? » ce à quoi Lasalle répond « Aux Autrichiens » . L’assemblée se fige… « Mais d’où venez-vous donc ? » lui lance alors Bonaparte. « De Vicence, mon général ! » Stupeur générale des troupes et de Bonaparte car tout le monde sait bien que cette ville se trouve à plusieurs kilomètres en arrières des lignes autrichiennes. « Mais vous êtes fou ?! » s’exclame Bonaparte. Lasalle croit bon de répondre : « Mon général, j’en ramène des nouvelles que vous ne jugerez pas sans importance ! » . Bonaparte le prend alors à part pour discuter avec lui un quart d’heure : le quart d’heure passé, Bonaparte pouvait annoncer que Lasalle était immédiatement promu chef d’escadron.

 

La campagne d’Italie du jeune Lasalle commence en fanfare. Promu officier au 6 ème régiment de hussards sur sa demande, il est tout de suite remarqué pour ses aptitudes militaires exceptionnelles. Brave comme l’impossible, il a un œil d’aigle et surtout une témérité sans égale. Qui le dessert parfois. En effet, sitôt arrivé à l’armée, il est fait prisonnier par les Autrichiens le 1 er août 1796. La seule fois de sa carrière. Il s’en rappellera. Les Autrichiens aussi : en effet, il est raconté qu’au quartier-général du généralissime autrichien, le feld-maréchal Wurmser, Lasalle, 21 ans, se fit remarquer par une réponse cinglante qu’il fit à ce dernier. « Quel âge a donc votre général ?» lui aurait lancé l’Autrichien de 71 ans pour le provoquer ce à quoi Lasalle aurait répondu sur le vif : « Il a l’âge qu’avait Scipion quand il vainquit Hannibal » . Signalons la grande culture antique que possédait Lasalle qui ne séparait jamais de sa Guerre des Gaules . Finalement, l’Autrichien, flatté de se voir comparé au grand Hannibal, décida de procéder à un échange de prisonniers immédiat et Lasalle put retrouver assez vite les rangs français.

 

Nous sommes quelques semaines plus tard et Lasalle s’ennuie. En effet, à la suite de la très sanglante bataille d’Arcole, les deux armées se font face mais personne n’ose plus engager d’actions offensives. C’est le temps pour Lasalle de laisser libre cours à ses extravagances et le jeu de la séduction des cœurs féminins n’est pas le moindre. Mais Lasalle, lui le noble déclassé a des goûts de luxe et si la belle n’est pas comtesse ou marquise, cela ne l’intéresse pas. Cela tombe bien, il y a en Italie une foule de comtesses et de marquises mal mariées prêtes à succomber au charme ravageur des hussards français. Ce sera le cas d’une noble dame de Vicence, la marquise de Sali qui, pour son malheur, va s’attacher à Lasalle alors que lui n’entrevoyait que l’exercice de style dans cette relation. Les deux se voient régulièrement quelques temps puis le front avançant, Vicence devient inaccessible et Lasalle oublie la belle. Du moins, jusqu’à un soir où, dans une réunion d’état-major du général Leclerc, Lasalle apprend que Bonaparte se lamente de ne pas avoir d’informations précises sur les Autrichiens de l’autre coté de l’Adige. Prenant l’information au vol, Lasalle se souvient que la marquise de Sali tenait un salon très fréquenté par les officiers autrichiens et qu’elle pourrait être en mesure de lui fournir certaines informations précieuses. Un plan aussi rapide que l’éclair lui vient en tête. Pour cela, il va devoir agir vite et surtout ne prévenir personne. Ou presque. Il compte et se rend compte que dans quelques jours, Bonaparte a prévu de faire une grande revue : il choisit donc la veille de cette journée pour pouvoir revenir de son excursion en plein milieu de la revue ; cela aura son effet ! Il lui faut maintenant les hommes : connaissant parfaitement les régiments de cavalerie de la division, il va s’adresser au 1er régiment de cavalerie considéré, à juste titre, comme l’un des meilleurs de l’armée. Il demande 25 hommes de bonne volonté, il les obtient. En effet, on raconte qu’étant allé voir le général Leclerc, commandant la cavalerie de la division Masséna, il dut batailler longtemps contre le refus de Leclerc de lui donner des hommes pour cette mission périlleuse mais finalement Lasalle eut gain de cause : « Donnez-moi un ordre pour effectuer une reconnaissance vers les lignes autrichiennes, mon général, le reste ne sera que de ma responsabilité. » Leclerc accepta.

Les ordres sont clairs : on suivra Lasalle. Son charisme est tel que tous acceptent sans demander quoique ce soit : rappelons qu’il n’a alors que 21 ans mais tous les témoignages sont d’accord pour décrire l’ascendant immense qu’il exerçait déjà sur les soldats. Les cavaliers ne sont, de toute manière, prévenus qu’au dernier moment du véritable but de leur mission.

 

La nuit du 16 décembre est arrivée. Lasalle va trouver ses 25 hommes et leur donne les consignes : on s’enroulera dans les grands manteaux blancs pour tromper les sentinelles autrichiennes dont l’armée est exclusivement habillée de blanc. Pour ce qui est de prendre langue avec l’ennemi, on laissera ce soin avec Lasalle qui parle parfaitement allemand, il est lorrain. La nuit est tombée et l’équipée part. Il faut savoir que Vicence est à peu près à 48 kilomètres de Vérone : la moitié de cette distance est à parcourir en terrain ennemi. Lasalle se dirige à l’instinct mais il a parfaitement mémorisé la topographie des lieux alors que l’armée française campait à Vicence quelques semaines plus tôt. Passant par des chemins de mules défoncés par le givre et la glace dans les montagnes, les cavaliers français arrivent à tromper les vedettes autrichiennes non sans mal. En effet, la colonne est soudainement arrêtée par un cri : Wer ist dort ? [Qui est là ?] C’est une sentinelle autrichienne ! Lasalle s’avance aussitôt pour répondre : « Karaczay dragoner, Offizier Anerkennung ! » Sans laisser le temps à la sentinelle de comprendre ce qui se passe, il repart aussitôt en sifflotant un vieil air allemand : on est passé ! On envoie ensuite le lieutenant Nitot avec une escouade pour éclairer la route.

Bientôt, Vicence est en vue ! La chance -et Lasalle le sait- est que Vicence ne possède pas de garnison, aussi les Français peuvent arriver devant la demeure de la Marquise. Lasalle ordonne à ses hommes d’aller se cacher et de l’attendre tandis qu’il fait irruption chez la Marquise : elle ne l’attendait pas à une telle heure ! La porte se referme sur les deux amants pendant environ deux heures avant que Lasalle ne prenne la décision de repartir vers deux heures et demie du matin : il a obtenu ce qu’il voulait et force renseignements précieux. C’est là que les choses se gâtent…En effet, le capitaine Carlier et Lasalle ont placé des sentinelles à tous les points clés de la ville et dans la nuit noire on entend bientôt du remue-ménage : Carlier va voir et se retrouve soudainement aux prises avec 40 hussards autrichiens contre lesquels il faut se faire jour avec seulement 10 cavaliers. Heureusement, les cavaliers légers autrichiens redoutent plus que tous ces lourds cavaliers français.

 

Alors que Lasalle est dans la rue pour reprendre son cheval et regrouper ses hommes à la suite du coup de feu qu’il a entendu, il constate que Carlier et ses hommes ne sont plus là ! Se fiant à son instinct, il traverse quelques rues puis les retrouve : Carlier lui apprend alors la situation. D’autres coups de feu se font entendre. Ils proviennent de cavaliers français que l’on avait placé en éclaireurs aux portes sud et ouest de la ville. Ceux-ci reviennent précipitamment : les Autrichiens arrivent en masse ! On annonce un régiment entier de cavalerie, des hussards, peut-être des dragons…Au même moment, des cavaliers font irruption depuis une autre porte de la ville : les Autrichiens arrivent de ce côté-ci également ! Tout un bataillon d’infanterie ! La situation est grave. Lasalle ajuste sa fine moustache comme pour mieux réfléchir et trouve la solution sans se démonter. Tant pis on sortira par la porte est de la ville quitte à faire un détour mais là encore celle-ci est gardée ! Se rappelant d’une poterne un peu à l’écart, il la suppose mal gardée et y dirige alors son petit groupe alors que les clameurs autrichiennes emplissent la ville de Vicence. Les Français arrivent alors au point dit mais alors stupeur ! Un groupe de 36 hussards autrichiens l’occupe ! La partie est à jouer pour Lasalle qui fait charger, sans hésiter, son petit groupe les hussards autrichiens qui, surpris par la Furia Francese , ne demandent pas leur reste. Les hussards autrichiens sont tellement bousculés que les Français peuvent leur prendre 9 chevaux. Voilà Lasalle et les siens hors de la ville mais hors de question à présent de reprendre les routes de l’aller : il faut faire au plus vite tout en évitant les Autrichiens sur le qui-vive maintenant. Le danger est bien réel mais Lasalle donne confiance à ses hommes d’ailleurs la plupart des vieux briscards. On prend des chemins impossibles, on crapahute dans les vallons, on va au pas, seulement éclairés par une ses sentinelles.

« Was ist das ? » [Que se passe-t-il ?] s’enquiert la sentinelle autrichienne. Aucune réponse. « Was ist das ? Wer ist dort ? » [Qui est là ?] plus sèchement. La tension augmente. Les soldats autrichiens du poste s’approchent de leurs armes : la situation va s’envenimer. Alors Lasalle prend la parole : « Wir sind die Patrolen. » [Nous sommes la patrouille] Le soldat autrichien rassuré baisse son arme. Lasalle peut surenchérir : « Gut soldat ! Ihre Pflicht ist gut machen. Aber huten sie sich vor gefahrlichen franzosichen Reitern, die Grenzen uberschritten haben, und wir verfolgen sie. Sei wachsam ! » [Bien, soldat, tu fais bien ton devoir. Mais faites attention, car de dangereux cavaliers français ont traversé les lignes, nous les poursuivons. Prenez garde !] avant de donner un coup d’étrier à son cheval suivis de ces 25 cavaliers qui se gardèrent bien d’ajouter un seul mot. Une épreuve était passée mais il en restait une dernière et de taille puisqu’alors que l’on arrive en vue d’une petite rivière, le jour se levant, on se rend compte que les Autrichiens sont là juste derrière et vont tomber sur la petite escorte. Ils sont là tout un escadron, près de 100 cavaliers. Il faut franchir la petite rivière en lançant vite son cheval dans le cours de la rivière qui arrive déjà à mi-cheval. Mais les Autrichiens sont plus rapides et tombent sur les Français. Lasalle, tel un capitaine sur son navire, ordonne à ses hommes de passer la rivière tandis qu’il va faire le coup de sabre contre les hussards autrichiens. Qu’importe qu’ils soient plusieurs dizaines, il peut se faire jour à travers eux sans aucune blessure grâce à son habilité hors norme au sabre. Autour de lui, quatre Autrichiens abandonnent la partie, blessés. Les Autrichiens commencent à se lasser de ne pouvoir vaincre cet enragé mais alors le cheval de Lasalle s’effondre, blessé à mort. Son maitre, en grand danger, à pied face aux cavaliers, ne s’affole pas et s’apprête alors à rejoindre ses hommes qui l’attendent inquiets de l’autre côté de la rive. Encore deux coups de sabre à un Autrichien pressant et aussi vite, il plonge dans la rivière. Excellent nageur, il peut traverser sans problèmes et arrive sur la berge opposée où l’on s’empresse de lui donner un cheval de prise autrichien que l’on avait pu garder ainsi qu’un nouveau sabre. Le lieutenant Nitot rejoint alors la troupe avec ses hommes et devant l’arrivée de ce renfort, les Autrichiens abandonnent la partie. Quelques heures plus tard, Lasalle et ses hommes rejoignaient les lignes françaises. Se gardant bien de se présenter à ses supérieurs, il préparait sa mise en scène pour faire irruption lors de la revue. La suite on la connait.

 

La suite, c’est aussi le grade de chef d’escadron obtenu le 06 janvier 1797, prélude d’une des plus exceptionnelles carrières dans l’histoire de l’armée française. Dès le 14 janvier suivant, c’est la bataille de Rivoli où Lasalle avec seulement 200 à 300 cavaliers charge à tout rompre des colonnes de plusieurs milliers d’Autrichiens permettant, entres autres, cette brillante victoire. Le 28 février 1797, il se signale par un exploit d’un autre temps où avec un brigadier de dragons, il défend seul un village contre plus de 50 hussards autrichiens en se servant seulement d’une charrette renversée en travers de la grand-rue du village. Puis ce sera bientôt l’Egypte, les charges aux Pyramides, dans le désert du Sinaï, à Salahieh, où avec 150 hussards, il défait un millier de Mamelouks, les combats contres les Bédouins et les Arabes de la Mecque dans la Haute-Egypte devant les mausolées plurimillénaires des Pharaons à Thèbes et Assouan. Ensuite, l’Italie en 1800 où il se signale notamment en brisant sept sabres dans le même combat. Colonel à 23 ans, il est général à 28 et devient célèbre dans toute l’armée aussi bien par l’extravagance de ses façons que par son attitude de chef impérial en toute occasions. Il devient un vrai père pour tous ceux qui ont l’honneur de servir sous ses ordres. La campagne de 1805 le voit mal employé, il se venge en 1806 où dans cette campagne contre la Prusse, il montre que rien n’est impossible pour sa brigade de hussards rapidement surnommée l’Infernale. Taillant en pièces les Prussiens en retraite, ses exploits cumulent le 30 octobre lorsqu’avec 500 hommes il fait capituler la place forte de Stettin avec ses 6000 hommes de garnison par un coup de bluff génial. Promu général de division à 32 ans, il devient le second de la cavalerie impériale derrière Murat. Les deux hommes se sauveront d’ailleurs mutuellement la vie lors de la terrible bataille d’Heilsberg en juin 1807. En 1808, Napoléon l’envoie en Espagne mener une sale guerre avec quelques régiments de cavalerie : il va s’en tirer à merveille, écrasant littéralement l’armée espagnole dans deux batailles mémorables à Medina del Rio Seco et Medellin et méritant le surnom admiratif de El Picaro de la part des Espagnols. Il est pourtant vite rappelé par Napoléon pour la guerre s’annonçant contre l’Autriche en 1809.

L’histoire se termine aussi rapidement qu’elle avait commencé un soir de juillet 1809 dans une plaine près de Vienne. La victoire, terrible, sanglante est acquise pour les Français, Napoléon pourra accrocher le nom de Wagram à la liste de ses trophées victorieux. Mais pour Lasalle, une charge n’est jamais de trop surtout contre ces Autrichiens qu’il ne connait que trop bien depuis toutes ces années. Il va les pousser dans les reins une dernière fois après les dix charges victorieuses qu’il a déjà menées durant la journée. Or, ses cavaliers légers sont épuisés et ne peuvent plus suivre. Qu’importe, il trouvera bien des cavaliers : avisant un régiment de cuirassiers encore frais, il en prend la tête. Mais la plaine est immense et les soldats hongrois d’un régiment en déroute de l’armée autrichienne décident de tirer une dernière salve pour se protéger de l’attaque des Français qui ne peuvent charger que lentement avec leurs cuirasses. Seul leur chef, virevoltant en tête, les distance avec son allure rapide de cavalier léger. Certains hésitent mais un soldat hongrois prend le risque : d’habitude, on ne vise pas les officiers dans l’armée autrichienne mais cette fois-ci on va faire exception. Le soldat pose un pied à terre, ajuste posément, la balle part : le coup est parfait. Lasalle, le plus grand des généraux de cavalerie que jamais connut la France s’arrête net et s’effondre dans cette plaine sombre de Wagram où la victoire ornait déjà les armes françaises. Tous accourent immédiatement espérant l’impossible mais il est trop tard : le héros de 34 ans avait pris son dernier repos et sans la tâche rouge entre ces deux yeux, on eut presque cru qu’il dormait.

Raphaël Romeo
 

Bibliographie

  • Dupont Marcel, Cavaliers d’épopée, Paris, 1943.
  • Hourtoulle François-Guy, Lasalle, Paris, 1979.
  • Nicolas Aude, Le général Lasalle, l’héritage d’une légende, Paris, 2018.
  • Thiébault Paul, Mémoires du général baron Thiébault, Paris, 1891.

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