UNC section Montoise

Octobre 1952

La Bandera de Tu Lê :
les Paras de Bigeard entrent dans la Légende

« Hanoï avait dit : Bigeard est foutu »

" Le 15 octobre 1952 à 21 heures, après une journée de travail et cet énorme bleu qui m’empêche de dormir, Tourret arrive précipitamment dans la chambre : " Mon commandant, alerte. Nous devons, parait-il, sauter demain quelque part en Haute-Région. " Ce n’est pas notre tour d’alerte et les hommes, après ces soixante jours passés en brousse, sont en permission jusqu’à minuit. Branle-bas dans l’ancien séminaire. Les jeeps démarrent avec des sous-officiers pour aller pousser un coup de gueule dans les cinémas et récupérer les permissionnaires. À minuit, tout le monde est là. " (Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire).
Ainsi, devait commencer l’une des plus extraordinaires épopées militaires de l’armée française contemporaine.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques mots sur le contexte de cette opération.
Alors que la saison des pluies de l’année 1952 se prolonge étrangement au Tonkin ((Nord du Vietnam), le général Raoul Salan, 54 ans, commandant des troupes françaises en Indochine depuis la tragique disparition du général de Lattre en janvier 1952, fait le point sur la situation. L’armée française reste sur de très bons mois en Indochine. L’année 1951 fut le triomphe de la stratégie de De Lattre de Tassigny obligeant le Vietminh (Parti communiste vietnamien) à se replier partout, à prendre le maquis ou même à reculer quasiment presque en Chine communiste là où on ne pourra aller le chercher. De plus, l’armée vietnamienne formée par les Français ne cesse de faire des progrès et collabore maintenant très efficacement. Néanmoins, plusieurs indices glanés par les services de renseignements français, notamment le groupe aéroporté du général Paul Ducournau, ont permis d’établir que Giáp prépare ce qu’il a lui-même appelé ‘’La Contre-Offensive Générale’’ visant purement et simplement à chasser les Français depuis le Haut-Tonkin jusqu’au delta du Mékong au sud. Vỡ Nguyên Giáp, 39 ans, que Salan connaît et apprécie, est arrivé au sommet d’une carrière qu’il ne quittera plus. Lui, le petit licencié d’histoire de l’université d’Hanoï en 1938, a parcouru bien du chemin. Brisé par les drames personnels (son épouse, sa belle-sœur et son père exécutés par les Français), il s’est plongé dans la réalisation de la cause qui le pousse depuis toujours : l’indépendance d’un Vietnam communiste. Devenu ministre de l’armée de Ho Chi Minh en 1951, celui que ses élèves surnommaient le Bonaparte de Hanoï en raison de son admiration pour son modèle, Napoléon Ier, va révéler à la tête des troupes Vietminh un talent militaire exceptionnel. Ho Chi Minh vient de lui donner le commandement de l’armée du Nord-Ouest avec un but clair : porter un terrible coup dans le point faible des Français…

Pour cela, de quels forces disposent le Vietminh ? Les services de renseignements ont donné à Salan les informations suivantes :

  • En Cochinchine (Saigon) : 3000 fantassins réguliers et 35 000 miliciens.
  • Centre-Annam : 14 000 fantassins réguliers, 8500 régionaux et 9000 miliciens.
  • Nord-Annam : 16 000 fantassins réguliers, 9500 régionaux et 21 000 miliciens.
  • Tonkin : 75 000 réguliers, 35 000 régionaux et 50 000 miliciens.

Au vu de ses chiffres, il est clair que, si offensive il doit y avoir, elle aura lieu dans le Tonkin précisément en prenant appui sur les bases arrière du sud de la Chine. De plus, Salan sait très bien que le Vietminh n’a pas de bases assez solides ailleurs qu’au Tonkin pour pouvoir mener sa grande offensive : les populations du sud ne lui sont pas forcément favorables et l’appui chinois est majeur. Donc ce sera le Tonkin. Giáp, qui, en bon communiste, a fait son autocritique et beaucoup réfléchi sur ses revers de l’année 1951 et début 1952, ne pense plus porter la guerre, comme il l’avait fait au printemps 1951, dans la région même de Hanoï et la Basse-Région du Tonkin : en effet, dans la guerre de rizières en terrain découvert, l’aviation française est un ennemi mortel. Il faut donc porter la guerre dans la jungle, dans les montagnes, là son armée peut devenir invisible.
Néanmoins, le Haut-Tonkin c’est grand et plusieurs possibilités s’offrent à Giáp : soit traverser le fleuve Rouge directement et inonder la Haute-Région pour ensuite se rabattre sur Hanoï en poussant les Français à la mer soit contourner le système de défense du nord-ouest du Tonkin pour fondre vers le Laos et séparer cette région du giron français avant de revenir au Vietnam même. Salan connaît très bien ces deux scénarios et les étudie de très près. On surveille les Viets depuis la fin août avec grande attention mais la désinformation est présente partout : une fois, ce sont de grands mouvements sur la piste entre Yen Bai et la frontière chinoise ce qui porterait à croire à une offensive sur le Fleuve Rouge, d’autres fois, ce sont des infiltrations de partisans à la frontière avec le Laos vers Lai Chau et Dien Bien Phu…Que croire ? Salan a sa petite idée : en effet, en novembre 1951, les Français avaient déjà victorieusement repoussé un important assaut Viet sur la garnison de Nghia Lá»™ au sud du Fleuve Rouge dans le pays Thai (région de peuplement d’une minorité thaï au Vietnam). Une offensive par le Fleuve Rouge ne peut manquer de ré-attaquer ce point-clé néanmoins Salan et l’état-major français restent persuadés que si Giáp attaque, ce sera dans la région du Delta pour foncer vers Hanoï, l’objectif des Viets depuis 6 ans. Connaissant l’esprit revanchard de Giáp, on pourrait pourtant se douter que c’est là qu’il veut faire obtenir une grande victoire à sa nouvelle armée. Nouvelle armée en effet. Depuis plus de six mois, Giáp, tirant leçons des échecs passés, a refondé son armée et lui a inculqué un esprit nouveau. Il l’a discipliné comme jamais et surtout lui a donné une organisation structurée sur le modèle chinois. Fini les assauts désordonnés. Place à la stratégie et à l’usage du matériel chinois qui arrive en nombre. Plusieurs divisions d’élite ont ainsi été formées et constituent le cœur de la nouvelle armée Vietminh. De plus, Giáp a su s’entourer d’officiers de très grandes compétences : ainsi, le colonel Vuong Thua Vu, 42 ans, un baroudeur qui a été pompier en Chine puis interné par le PC chinois classé comme dissident, commande la 308ème division ; Lê Trong Tan, 38 ans, l’un des préférés de Giáp , un fils d’enseignant, ancien footballeur et magasinier d’aéroport, expert en arts martiaux, qui va révéler un talent militaire immense à la tête de sa 312ème division qu’il a lui-même formée. C’est lui qui sera le principal adversaire de Bigeard à Tu Lê. Le colonel nord-vietnamien Tin Bui le décrit ainsi : « Le général Tan était un officier qui étudiait tous les détails de ses campagnes et enrichissait ainsi sa stratégie personnelle. Il n’avait aucune autre passion. Il ne consommait jamais d’alcool pas même de la bière. Comme tel, il était très respecté par le général Giáp qui devait déclarer un jour que pour chaque bataille où le général Tan commandait, son esprit pouvait déjà se reposer à 50%. » Mais c’est au niveau opérationnel que Giáp change la donne : désormais, il possède un état-major performant avec une vraie structure d’intendance ; à l’intérieur des régiments, on a créé des unités de ‘’voltigeurs’’ très bien équipées avec FM, grenades et mitrailleuses pour ouvrir des brèches, l’artillerie s’est considérablement améliorée, les fantassins ont été endurcis par des sessions de plus de 8 à 10 entraînements par jour…Bref, l’armée Vietminh est devenue une véritable machine de guerre. Une machine qui a conservé sa force première : la motivation voire le fanatisme politique de ses hommes. Voici le jugement du général Salan dans ses Mémoires : « Le fantassin régulier Vietminh est, à mon sens, le plus redoutable adversaire que les Français aient rencontré depuis Verdun. Il est plus fort que l’allemand parce qu’à la qualité, il joint la masse active et fanatisée. » Comme l’explique Salan, le Vietminh a, de plus, crée les conditions d’une solidarité sans failles parmi les fantassins en instaurant des groupes tactiques de trois soldats qui peuvent agir en quasi-autonomie le jour de la bataille : ces groupes doivent ensuite répondre de leurs actions devant le collectif. Les maitres-mots de cette nouvelle infanterie régulière sont ceux qui font la force du Vietminh depuis 1945 : endurance et rusticité (Salan) : tout un programme.
Fin septembre 1952, la tension devient de plus en plus palpable à Hanoï : où frappera Giáp ? Il est pourtant de plus en plus clair que l’offensive est imminente : les Viets viennent de changer leurs codes radio pour brouiller les pistes. Pourtant, il faudrait être aveugle pour ne pas sentir l’angoisse monter sur la Haute-Région et le pays Thaï. L’aviation et les services de renseignements rapportent, ainsi, que l’on aurait compté plus de 20 000 coolies (porteurs de l’armée Vietminh) sur la route de Yen Bai, ville située sur le Fleuve Rouge même, à moins de 50 km de Nghia Lá»™. Étrangement, les Français et Salan, se sentent en sécurité dans cette région où l’on sait que la minorité thaï soutient les Français. Personne ne croit les Viets encore capables d’une offensive autre que pour rafler des provisions dans les rizières. Les indices s’accumulent pourtant. Début octobre, un officier Viet du célèbre bataillon 426 de renseignement est abattu par les Français : sur lui, il porte des documents indiquant une attaque imminente sur Son La, la capitale du pays thaï…Or, pour arriver à Son La, il faut faire sauter deux verrous obligatoires : Nghia Lá»™ d’abord, Tu Lê ensuite…

Prologue

Samedi 4 octobre, Hanoï, capitale de l’Indochine Française :

Devant les risques qui semblent s’accumuler sur le poste de Nghia Lá»™ et ceux environnants, le général François de Linarès, 56 ans, décide de déclencher l’état d’alerte pour toute la région Nord-Ouest. Quelques mots sur ce brillant officier breton : ayant fait la guerre de 14-18, il sert au Maroc, en Algérie, aux chasseurs alpins en 1940, aide à l’évasion du général Giraud en 1942, commande les tirailleurs algériens en Italie, passe en Provence sous de Lattre avant d’être nommé général de division en 1948. Arrive en Indochine le 17 janvier 1951. En accord avec son subordonné, Salan décide, de plus, l’envoi d’un goum du 5ème Tabor pour renforcer à 350 hommes la garnison de Nghia Lá»™ du commandant Thirion constitué de la 4ème compagnie du 1er bataillon thaï. Ces hommes d’Afrique du Nord sont une des forces d’élite du corps expéditionnaire français en Indochine au même titre que les paras ou la Légion. Mais l’Indochine ne leur plait pas. Peut-être encore plus que les autres, ils ne se font pas au climat surtout dans les combats en Haute-Région dans la jungle là où l’adversaire peut se cacher et surprendre à tout moment. Citons, pour mieux comprendre l’état d’esprit de ces hommes d’élite d’après les paroles d’un des leurs Lehbi (La Longue Route des Tabors) : « L’éclaireur de pointe, il est toujours foutu ; les Viets l’attendent au détour du chemin. Heureusement il y a le tour. Une demi-heure, puis il y a un autre éclaireur. Puis la section de pointe, elle est relevée, elle aussi. Alors, avec l’aide de Dieu, on a beaucoup de chance de ne pas être descendu. De toute façon, si on voulait pas courir ce risque, fallait pas venir en Indoch’. »

 

Mardi 7 octobre 1952, Hanoï :

Ils reviennent. Après ces huit semaines passées dans la jungle, les quelques 660 hommes du 6ème Bataillon parachutiste colonial, ce bataillon parachutiste de nouvelle formation arrivé récemment de France, retournent enfin à Hanoï pour prendre un peu de repos. Repos, un mot que ces hommes connaissent mal, très mal. Mais ce sera toujours ça. Et puis Hanoï, c’est pas seulement le lit propre du séminaire avec ses beaux draps blancs. Ce sont aussi les bars, les cinémas, les salles de jeux, les dancing, les maisons de passe…on va pouvoir prendre un bon de temps en attendant de repartir…

Pendant ce temps, sur le Fleuve Rouge…le général Giáp, à cheval, surveille le bon déroulement des opérations, il raconte : « Cette année-là, la saison des pluies se prolongea et le niveau des cours d’eau resta élevé. Les provinces de Yen Bai et Phu To mobilisèrent plus de quatre cents embarcations et bacs. […] Quatre nuits d’affilée, aidés par les habitants, trente mille soldats et porteurs civils la (Le Fleuve Rouge) franchirent en toute sécurité. […] Je franchis le Fleuve Rouge par l’embarcadère Au Lau à Yen Bai lors d’une nuit sans lune, le ciel étant couvert. Debout sur le bac, je regardai autour de moi. L’eau coulait violemment et rapidement. Sur l’autre rive, les forêts et les montagnes sombraient dans l’obscurité. ». Les Viets sont confiants…Ho Chi Minh, l’âme de la révolution, leur a envoyé un message que Giáp a fait lire à tous les soldats : « Cette campagne est très importante. Vous devez combattre avec succès. Vous, officiers et soldats, devez : Être résolus à combattre, exécuter sans réserve les ordres. Être tenaces et persévérants, dépasser toutes les peines et les souffrances, surmonter toutes les difficultés. […] Anéantir le plus grand nombre d’ennemis, arracher à tout prix la victoire totale. J’attends de bonne nouvelle pour vous récompenser. » L’Oncle Ho sait parler à ses hommes, l’action, avant tout l’action, claire et limpide, le dépassement de soi, l’abnégation pour la cause…Les Français sont prévenus…malheureusement pour eux, les Français aussi sont confiants et croient encore impossible une offensive générale sur la Haute-Région…

Lundi 13 octobre, Hanoï :

Aujourd’hui, journée de routine pour les hommes du 6ème BPC : entraînement, entraînement et toujours entraînement : marche commando, saut en parachute.... Mais pour ces gaillards endurcis, tout cela n’est déjà plus qu’une habitude. Sale coup en revanche pour le premier d’entre eux puisque Bigeard s’étant mal réceptionné lors de son saut, s’est fait très mal au genou et à la hanche : la douleur de l’hématome l’empêche même de dormir mais cela, bien sûr, il ne veut en parler à personne.
Pendant ce temps, au QG de Hanoï, le général de Linarès s’inquiète de plus en plus : les partisans thaïs au service de la France indiquent l’apparition de plus en plus importante de troupes Vietminh dans la région du Fleuve Rouge…Il en est persuadé : ce sera pour bientôt mais quelles forces pourra-t-on opposer ? Il fait les comptes : si le pays thaï s’embrase, son homme de confiance sera Bigeard, il connaît le pays par cœur et son 6ème BPC est relativement frais…Pourtant, à Saigon, Salan pense que l’on a le temps et que si offensive il y avait, il vaudrait mieux lui laisser le temps de se développer pour étudier des meilleures positions défensives.

Mardi 14 octobre, sur le Fleuve Rouge, Haute-Région du Tonkin…

Ça y est ! La Grande Contre-Offensive Générale est lancée ! Giáp a donné ses ordres et ils sont exécutés à la perfection : trois divisions fondent de manière parallèle sur le pays thaï, plus de 20 000 hommes sur-motivés et surentraînés prônant la guerre patriotique : au nord, la 316ème division, au sud, la 308ème division fonce sur Nghia Lá»™ tandis qu’au centre, la 312ème division du colonel Lê Trong Tan se charge de la mission la plus cruciale : s’emparer de l’important nœud routier de Tu Lê…La marche dans des conditions terribles n’a pas démotivé les Viets. Giáp : « Il pleuvait. La plupart des routes étaient étroites et seulement praticables par les troupes marchant en file. Sur certaines pentes abruptes le nez de l’homme de derrière touchait les talons de celui de devant. » En approchant de Nghia Lá»™, les Viets de la 308ème division doivent redoubler de prudence pour éviter d’alerter les Français sur leur mouvement de masse : « En chemin, il fut impossible d’allumer du feu pour faire la cuisine et ils durent se contenter de boules de riz froid. Les pentes abruptes, les forets denses, les ruisseaux profonds, les torrents fougueux qu’il fallait franchir, les moustiques en très grand nombre, d’innombrables sangsues, etc., tout cela ne les découragea pas… Chaque fois qu’ils s’asseyaient pour se reposer, il fallait ensuite redresser l’herbe sous peine d’être découverts par l’ennemi. Leurs vêtements avaient à peine le temps de sécher avant d’être mouillés de nouveau. Quelques goyaves atténuèrent leur faim. Les chefs de bataillon bien que jeunes et dans la force de l’âge durent fournir beaucoup d’effort, alors que leur commandant, Vuong Thua Vu, le plus âgé, souffrait de gastralgie chronique et que Vu Yen, un chef de régiment, avait une furonculose aiguë à la cuisse. Thai Dung, un autre chef de régiment, à qui il manquait le bras droit, tombait chaque fois qu’il montait une piste. » (Giáp). On le voit, la situation n’était vraiment pas au beau fixe concernant l’avancée des Viets : Giáp doit d’ailleurs reculer de deux jours l’attaque sur Nghia Lo car ses troupes sont trop lentes. Malgré toutes ces difficultés, les partisans thaïs et les supplétifs des petits postes français sur le Fleuve Rouge sont rapidement renversés ; à Hanoï, c’est la consternation et la surprise de la violence planifiée de l’offensive Viet…Comment réagir ?

 

Mercredi 15 octobre, Hanoï, 19 heures :

Bonne nouvelle pour les paras du ‘’6’’ : ce soir, permission ! Les gars prennent bien vite leurs quartiers et s’éparpillent dans les rues animées d’une ville de Hanoï qui sait divertir, du moins pour un soir, les soldats de ce corps expéditionnaire : cinéma, bars, club de jeu, maison de passe…Wagner, para de la 12ème compagnie, entraîne ses collègues dans un dancing à la mode où il semble en veine ce soir et remporte toutes ses mises au jeu…On profite toujours comme si c’était le dernier soir : c’est la règle encore plus vraie chez les paras qui savent qu’ils peuvent être appelés à tout moment pour une mission d’urgence.

Mercredi 15 octobre, Hanoï, 21 heures :

À 22 heures, Bigeard et Tourret sont prêts : le 6ème BPC est officiellement déclaré en état d’alerte aéroportée. Dans le même temps, Salan, dans son palais de Saigon, remet une lettre à son second pour qu’elle soit rapidement expédiée à Hanoï à destination de de Linarès. Elle arrivera trop tard. On pouvait y lire : « Je ne pense pas qu’il soit utile de larguer un bataillon sur Gia Hoi ou Tulé, puisque ces deux postes sont déjà coupés de Nghia Lo. » Ainsi donc Bigeard et les siens allaient s’envoler pour une mission inutile ! Salan prévoit, en effet, de contrer l’offensive de Giáp en utilisant principalement l’aviation et en comptant sur une dispersion des forces Viets pour réduire les postes tenus dans la Haute-Région. Il ne peut se douter que de Linarès a déjà expédié l’ordre…

Acte I : La cuvette Tu Lê

Jeudi 16 octobre, QG de Bigeard, séminaire de Hanoï, minuit :

Maintenant que les hommes ont plus ou moins été tous regroupés, Bigeard peut faire le point avec ses officiers. Il est temps de les présenter en citant quelques traits de caractère d’après le jugement de Bigeard même. On trouve d’abord, comme second, le capitaine Pierre Tourret, 33 ans, prisonnier de guerre en 39-45, commandant d’un bataillon sénégalais en Indochine pendant 2 ans, « cyrard [Venant de Saint-Cyr], maigrelet, mais d’une volonté farouche » ; le lieutenant Leroy mène la 11ème compagnie, « à la voix grave et envoûtante, beau garçon, de l’allure, plaît aux engagés » ; le lieutenant Hervé Trapp (12ème compagnie), « grand, sec, peu causant, un roc, exigeant pour ses hommes, craint et admiré », à la 6ème compagnie, on retrouve le cadet du corps des officiers, le lieutenant Bernard Magnillat, 28 ans, issu d’une grande famille d’industriels lyonnais, engagé à 20 ans en 1944 et paras à 21 ans, en Indochine depuis 1948 avec son « physique à la Clark Gable » ; Francis de Wilde, menant la 26ème compagnie, ne cherche son secours que dans la religion, lui « et son épouse, très croyants , des saints. Pour eux : Dieu, Famille, Travail. » On pourrait en citer quelques autres comme le lieutenant le Boudec (second de la 12ème compagnie), 29 ans, breton, ancien FFI, diplômé de Saumur et Saint-Cyr, volontaire pour revenir en Indochine avec Bigeard, « n’entend que d’une oreille. Célibataire, racé, amoureux du détail, timide avec les femmes malgré son physique de jeune premier » ou encore le lieutenant Pierre Porcher, 33 ans, le chef d’état-major atypique de Bigeard avec ses 90 kg, ce natif du Limousin, ancien FFI puis passé par Saint-Cyr « n’aime pas la bagarre mais sait vaincre sa trouille. Rédige bien, a des idées. » Bigeard, qui est allé en catastrophe au PC du général Ducournau pour y être briefé, en revient vite avec les ordres : Nghia Lá»™ a annoncé être encerclé, il faut tenir la position centrale de Tu Lê, tendre la main au petit poste de Gia Há»™i et surtout être en mesure de couper les lignes de communication d’une éventuelle offensive Viet sur le Fleuve Rouge.

 

Jeudi 16 octobre, terrain d’aviation de Bach Mai, 4 kilomètres au sud de Hanoï, 7 heures du matin :

Les hommes attendent au petit matin les avions qui doivent les emmener vers Tu Lê. Le caporal Piers (12ème compagnie) témoigne : « Nous étions fébriles, la peur d'avoir oublié quelque chose, mais aucun état d'âme sur le fait de sauter, au contraire de l'exaltation. » Mis à part les officiers, très peu savent où ils vont ; ainsi, du caporal Rivet de la section d’artillerie : « Pour ma part je n'avais aucune idée de l'endroit je ne l'ai appris que dans l'avion. » Pour Bigeard qui connaît par cœur le pays thaï pour y avoir commandé en partisan en 1948-49, la confiance est là mais : « J’ai confiance et pourtant ce sixième sens me laisse présager une affaire difficile. »

Jeudi 16 octobre, au-dessus du terrain de Bach Mai, en route vers le Haut-Tonkin, 11 heures :

Quelques mots de Bigeard suffisent à éclairer l’état de pensée général : « Étouffons, coincés dans nos parachutes et notre matériel, la sueur nous coule de partout […] Décollage et c’est parti. Vers quel destin ? Mon cerveau bouillonne, encore cette Haute-Région. Que va-t-il se passer ? »

Jeudi 16 octobre, midi, en vue du poste de Tu Lê, environ 230 kilomètres au nord-ouest de Hanoï :

Plus que quelques minutes et la première vague va sauter sur Tu Lê. Prise de contact avec la petite garnison locale, 50 hommes d’une section du 1er bataillon Thai du lieutenant français Lavrat, composée exclusivement de Vietnamiens issus de la minorité Thaï de cette région : elle est bien soulagée de voir arriver Bigeard et les siens car les Vietnamiens se sentaient perdus à la merci du Vietminh qui n’en fera pas sûrement pas quartier. De plus, ces soldats vietnamiens au service français sont ici avec leurs familles ce qui ne fait que renforcer leurs craintes en cas d’irruption des Viets. La seconde vague sautera avant 17 heures. Le lieutenant Magnillat en fait partie, il nous livre ses premières impressions : « vastes sommets, couverts d’herbe à paillotte, ravins touffus, une lourde impression d’isolement et de solitude… » Pour d’autres, l’arrivée à Tu Lê est plus mouvementée. Le caporal Piers livre cette anecdote : « L'atterrissage ! Il n'y avait qu'un trou rempli d'eau et de vase et ce fut pour moi ! Je me suis enfoncé jusqu'aux aisselles et c'est les copains qui m'ont sorti de là, j'ai dû me plonger dans le cours d'eau pour me nettoyer. Trapp m'a vu trempé il m'a toisé en me disant cela vous amuse de vous baigner ? Bref cela commençait bien. » Rappelons que le lieutenant Trapp était connu pour son ironie mordante et assez cinglante…

 

Jeudi 16 octobre, poste de Tu Lê, 17 heures 20 :

Bigeard peut faire ses comptes :

  • PC (Bigeard) : 15 officiers/sous-officiers et 86 hommes de troupe dont 26 Vietnamiens.
  • 6ème compagnie indochinoise (Magnillat) : 15 officiers/sous-officiers dont 3 Vietnamiens et 140 hommes de troupes dont 105 Vietnamiens.
  • 11ème compagnie (Leroy) : 16 officiers/sous-officiers et 144 hommes de troupe dont 55 Vietnamiens.
  • 12ème compagnie (Trapp) : 15 officiers/sous-officiers dont 1 Vietnamiens et 138 hommes de troupes dont 61 Vietnamiens.
  • 26ème compagnie indochinoise (de Wilde) : 12 officiers/sous-officiers dont 2 Vietnamiens et 158 hommes de troupe dont 123 Vietnamiens.

Pour un total de : 73 officiers français et 593 paras dont 370 Vietnamiens. En y ajoutant la quelque cinquantaine de Thaïs de la garnison initiale de Tu Lê, Bigeard peut donc compter sur un peu plus de 700 hommes pour défendre le poste. C’est peu, il le sait, pour résister aux divisions Viets qui ne vont manquer de lui tomber dessus d’ici quelques jours. Mais il a prévu le comité de réception. Bigeard va, en effet, adopter une tactique défensive qui fera école au sein de l’armée française : la tactique dite ‘’du hérisson’’ à savoir une défense éclatée s’appuyant sur des points fortifiés en périphérie du centre. Ici, à Tu Lê, il a vite repéré les points d’appuis qui formeront sa défense : au nord, le piton 876, confié à la 12ème compagnie de Trapp, au nord-ouest, le piton 820, défendue par la 11ème de Leroy. Lui-même tiendra avec son PC le poste de Tu Lê situé à 718 mètres d’altitude qui domine le petit village de Tu Lê (moins d’une trentaine d’habitations). La 26ème CIP est en soutien au poste même tandis que la 6ème CIP surveille la route vers Gia Há»™i à l’Est.

Vendredi 17 octobre, périmètre de Tu Lê, 3 heures du matin :

La nuit silencieuse est longue dans le camp retranché de Tu Lê. Retranché, un bien grand mot mais on ne pourra rien reprocher aux hommes. En effet, depuis des heures, tout le monde s’est mis au travail sans perdre une minute. Bigeard : « Toute la nuit, travail d’arrache-pied. La terre vole, les emplacements se creusent, le ribard [barbelé] commence à entourer les positions. Mieux vaut sueur que sang ! » Alors que les compagnies se sont installées à leurs postes et que les travaux prennent fin, on peut enfin s’accorder quelques instants de repos. Pour certains, la fatigue est déjà trop lourde et les emporte dans le sommeil directement. D’autres pensent, ceux qui ont déjà connu ces missions dangereuses essayent de peser la situation : c’est le cas de Magnillat qui laisse vagabonder ses pensées à son poste de surveillance de la route de Gia Há»™i. « Assis dans l’obscurité, au centre de la position, je fume une cigarette retournée dans le creux de la main. À mes côtés, le sous-lieutenant Roux affecté depuis deux jours. Je sais ce que ressens ce garçon qui, arrivé tout juste de France, se retrouve brutalement confronté avec l’inconnu. Je devine son regard qui parcourt les cimes bleu-noir se découpant sur le ciel étoilé. Je sais que ses oreilles bourdonnent, que ses mains sont moites, que ses entrailles sont serrées…Allez dormir, il ne se passera sûrement rien cette nuit… » Magnillat a raison, les Viets n’attaqueront pas cette nuit. Ils doivent d’abord en finir avec Nghia Lá»™ : c’est le rôle de la 308ème division Vietminh qui encercle le poste depuis deux jours.

Vendredi 17 octobre, poste de Tu Lê, 14 heures :

On a effectué une prise de contact radio avec le poste de Gia Há»™i, situé à un peu moins de 25 km de Tu Lê : ouf ! Il répond encore. Mais que devient Nghia Lá»™ ? On n’a toujours pas de nouvelles…L’angoisse monte concernant la petite garnison franco-vietnamienne dont le sort se joue à plus de 50 km au sud dans cette jungle impénétrable et sans pitié. Du moins se rassure-t-on d’une chose : Nghia Lá»™ avec sa section de Tabors marocains et sa position imprenable sur un piton rocheux, donnera un sacré fil à retordre aux Viets…

 

Vendredi 17 octobre, 16 heures, garnison de Nghia Lá»™, une cinquantaine de kilomètres à l’est de Tu Lê, sur la route de Hanoï…

Le commandant Thirion, chef de la petite garnison de Nghia Lá»™, vient de donner l’alerte générale : les Viets sont là ! Mais à peine les Tabors et les Thaïs sont-ils sortis de leurs abris sur le piton que le déluge de plus de 96 mortiers Viets s’abat sur eux ; déjà, les colonnes Viets s’approchent du piton, brisant les premières défenses et malgré les mines qui sautent et ébranlent leurs colonnes, rien ne semble devoir les arrêter. Le colonel Vuong Thua Vu applique à la lettre les nouvelles méthodes prônées par Giáp : l’offensive générale par petits groupes soutenues par l’artillerie. Thirion ordonne vite de riposter : les quatre mortiers de campagne de 81, les deux lourds de 105, les mitrailleuses de 12.7 mm s’enrayent à force de tirer, rien n’y fait…Vite, de l’aide, on demande la chasse : quelques minutes plus tard, voilà quatre bombardiers qui arrivent déversant tout ce qu’ils peuvent du terrible napalm pour enflammer la jungle d’où débouche la 308ème division du Vietminh…Mais malgré des pertes terribles, les hommes du tenace colonel Vuong Thua Vu ne se désemparent pas, contournent les positions, rampent et s’infiltrent partout prenant, en moins de 15 minutes, les trois blockhaus de la ligne de défense du piton. En tête de l’attaque figure le 102ème régiment Viet, celui du commandant Vu Yen. Celui-ci, il y a moins de 15 jours avait promis à Ho Chi Minh en personne de prendre le piton de Nghia Lá»™ pour se venger des échecs qu’il avait connu l’an passé : il tient à tenir parole. Ses hommes, sur-motivés, ne comptent plus les pertes et s’élancent, avec un courage inégalable, à l’attaque des derniers retranchements…Thirion, qui donnait ses ordres, voit déboucher les Viets à moins de 10 mètres de son PC : tout le monde se précipite, son secrétaire, son ordonnance, pour les repousser à la grenade mais ils sont partout, à droite, à gauche…Il faut se replier dans le blockhaus souterrain…Il est seulement 17 heures 15 et cette fois-ci, Giáp tient fermement sa victoire à Nghia Lá»™…Alors que Thirion va quitter son PC, un obus de 120 mm Viêt manque de le tuer et détruit sa dernière radio pour communiquer avec les bombardiers : désorientés, ces derniers ne peuvent plus qu’assister à l’agonie de Nghia Lá»™..

Vendredi 17 octobre, 21 heures, palais de Saigon, Cochinchine…

À Saigon, la réception donnée en l’honneur de la venue du Secrétaire d’état à la Défense, Pierre de Chevigné, bat son plein. C’est alors que Salan voit dans l’encadrement d’une porte, son second, le colonel Broyelles, lui faire signe. Pris d’un mauvais pressentiment, il lui dit immédiatement : « Nghia Lo ?? » « Oui, mon général » « Bon sang, vite, je rentre à Hanoï ». Ayant mis au courant le ministre de la raison de ce départ subit, Salan voit, avec surprise, le ministre de Chevigné vouloir l’accompagner sans tarder pour être au plus près des combats. Pierre de Chevigné, 43 ans, ancien de l’infanterie de marine en 1941-43, ne souhaite évidemment pas être laissé sur le flanc…Jean Letourneau (1907-1986), ministre des Etats associés et haut-commissaire en Indochine, décide de faire de même et d’accompagner Salan. Tout ce beau monde s’envole alors vers Hanoï en espérant que Nghia Lá»™ n’aura pas disparu au matin…

Vendredi 17 octobre, 21h20, garnison de Nghia Lá»™, une cinquantaine de kilomètres à l’est de Tu Lê, sur la route de Hanoï…

Le combat a été terrible. Cruel, désespéré, sublime. Les Tabors et les Thaïs le savent : ils ont perdu la partie. Le commandant Thirion a décidé, depuis 17h30, de se replier dans les souterrains du dernier blockhaus sur le piton de Nghia Lá»™ : l’ultime repli possible. Mais la situation est tragique : plus de mortiers, près de 60 blessés soignés par un seul infirmier et un petit groupe électrogène pour donner de la lumière dans ces corridors étroits où s’entassent les restes de la garnison de Nghia Lá»™…On croit encore au renfort…On refait marcher une radio à 18h30 : demande à Hanoï de tout napalmer à la surface…inutile…Les Viets ont déjà infiltré les souterrains, on peut les entendre parler à travers la parois des murs…19h15, contact avec Hanoï rompu…et surtout, la fin du groupe électrogène : désormais on doit évoluer à la lueur des torches...l’air devient irrespirable et le manque d’oxygène commence à se faire sentir…Vers 20 heures, l’entrée Nord s’effondre…Vont-ils se retrouver emmurés vivants ? Quelques minutes plus tard, l’entrée Sud est dynamitée à la torpille bungalore mais les Viets sont repoussés in extremis à la mitrailleuse…Thirion ne dispose plus de que de 30 valides…Vers 20h30, on perçoit une lumière à l’entrée Sud : les Viets donnent l’assaut au lance-flamme ! On est proche de suffoquer…Thirion ne peut le supporter et décide qu’il vaut mieux se rendre : s’accrochant aux parois, il remonte vers la surface avec une petite lampe-torche et va voir les Viets : « Nous nous rendons, aidez-nous à sortir… Il y a beaucoup de blessés… » Pendant la nuit, les quelques 250 Tabors qui tenaient un poste en contrebas du piton sont également contraints de se rendre face aux assauts déchaînés du 88ème régiment Viet…Tout est fini : Giáp tient la première grande victoire de sa ‘’Contre-Offensive Générale’’ ! À présent, direction Gia Há»™i et surtout Tu Lê !

 

Samedi 18 octobre, petit matin, dans la plaine de Nghia Lá»™…

Des Dakotas font route vers Nghia Lo : on doit vite savoir ce qui s’est passé car plus aucune nouvelle radio depuis la veille. Mais plus d’illusion à avoir…une fois arrivés au-dessus des pitons de Nghia Lá»™ : la fumée qui s’échappe des bunkers l’indique…c’est fini…On transmet le message, terrible, au QG de Hanoï : Garnison anéantie..

Acte II : Le Vietminh se rapproche !

Samedi 18 octobre, 10 heures du matin, PC Bigeard à Tu Lê :

Réveil angoissé pour les hommes du 6ème BPC : « Le jour se lève…une nouvelle nuit blanche à essayer de savoir ce qui se passe…Ngialo, Sonla et Hanoï ne répondent pas à nos appels radio. J’ai contact radio avec Gia Hoï qui ne sait rien. Enfin, vers 10 heures, un message d’Hanoï : Ngialo est tombée, garnison anéantie. Tourret, mon fidèle adjoint, pense comme moi : nous n’allons pas tarder à les avoir sur le dos. » (Bigeard)

Samedi 18 octobre, midi, QG de Hanoï :

Salan, suivi des ministres, vient à peine de descendre de son avion que le général de Linarès vient à sa rencontre pour lui porter la sinistre nouvelle : « C’est fini… ». Réunion d’urgence au QG où Salan décide de prendre en charge les opérations personnellement. Sa décision est simple : il faut évacuer toutes les garnisons autour de Tu Lê et du Fleuve Rouge et rétrograder sur une ligne défensive sur la Rivière Noire. On prendra Na San comme point d’appui fortifié. Le poste a ceci de commode qu’il dispose du seul vrai aérodrome de la région ce qui permet un bon appui aérien. Le colonel Gilles commande là-bas : c’est un ‘’dur’’ comme l’armée française sait en produire : âgé de 48 ans, il fait la guerre du Rif à 21 ans puis la Provence en 1944 avec de Lattre, 7 fois cité à l’armée en moins d’un an en 44-45, il commande à Na San d’une main de fer. Avec ses bataillons parachutistes de la Légion et ses tirailleurs marocains et algériens, Gilles forme un très fort point d’appui à Na San. Pour survivre, Bigeard doit l’y rejoindre c’est-à-dire marcher près de 80 km plein sud, dans la montagne et la jungle, poursuivis par plus de 10 000 Viets. Tout le monde s’accorde, la mort dans l’âme, à déclarer le 6ème BCP quasiment condamné…Dans l’après-midi, Salan est allé survoler Nghia Lá»™ puis a poussé jusqu’à Tu Lê où les paras, reconnaissant son avion, se mettent en évidence par des panneaux mobiles pour qu’il puisse estimer leurs positions…Il ne peut abandonner ces hommes…

 

Samedi 18 octobre, 17 heures, garnison de Gia Há»™i, environ 24 kilomètres au sud-est de Tu Lê, sur la route vers Hanoï…

Les partisans thaïs de cette petite garnison à mi-chemin entre Nghia Lá»™ et Tu Lê savent qu’ils sont les prochains sur la liste : en effet, ils viennent de communiquer en urgence à Bigeard le message suivant : les Viets investissent déjà les hauteurs de Gia Há»™i…

Samedi 18 octobre, aux alentours de 18 heures, poste de Tu Lê :

Les choses se précipitent. Message pour Bigeard : tous les postes de la région passent sous son commandement direct. Gia Há»™i mais aussi Lang Chang plus loin. Décidément, rien ne se passe comme prévu…

Samedi 18 octobre, près de 21 heures, garnison de Gia Há»™i :

Message du QG de Hanoï pour les partisans thaïs qui tiennent toujours Gia Há»™i : ordre immédiat d’évacuer le poste. Pour les partisans thaïs de cette petite garnison commence alors un long périple dans la jungle car maintenant, toutes les routes sont coupés par les Viets : la 308ème division remonte depuis Nghia Lá»™ tandis que la 312ème s’est placée sur la route de Tu Lê…
À Tu Lê, Bigeard apprend la nouvelle et comprend que, bientôt, tout va se centrer sur lui : « Quelle pagaille ! Où est la belle mission fixée quarante-huit heures plus tôt par Ducournau ? Une troisième nuit d’encre, pesante, tombe sur la cuvette de Tu Lê…Nous dormirons plus tard. » Bigeard peut-il seulement s’imaginer que son plus tard aura lieu quatre nuits plus tard ?
Faisant le point avec son état-major, Bigeard annonce la situation : les Viets sont à moins de 30 km et en force. L’objectif est de sauver le bataillon mais on ne peut laisser seules les garnisons thaïs. Aussi va-t-on les attendre pendant la journée de demain : on décrochera tout de suite après. D’ici là, Bigeard pense que les Viets le laisseront tranquille… « à mon avis, le gros des Viets ne sera pas sur nous avant vingt-quatre heures… » Il avait tragiquement raison…

Samedi 19 octobre, route de Tu Lê à Gia Há»™i, 7 heures du matin :

Conformément aux ordres de Bigeard, la 6ème CIP de Magnillat s’est portée très tôt en avant sur la route de Gia Há»™i pour essayer d’aller former un échelon de soutien en vue de sauver la garnison de Gia Há»™i qui se replie par la jungle. Surtout, on doit savoir si les Viets arrivent bientôt. Pendant ce temps, un jeune sous-lieutenant de 23 ans, tout juste sorti de l’Ecole de Cavalerie de Saumur, Pierre Laizé, suit un chemin inverse avec un commando de la 26ème CIP. Très apprécié par Bigeard qui lui fait une confiance absolue, il doit prendre la route du col de Khao Pa, marcher deux heures dans la montagne et se poster là où il pourra tenir ouverte la route cruciale vers le sud : celle de la retraite vers la Rivière Noire. On peut lui faire confiance : Laizé, avec sa fierté de cavalier, a promis que les seuls Viets qui passeront par ce col le feront sur son cadavre.

 

Samedi 19 octobre, midi, en brousse, 6 kilomètres en avant de Tu Lê vers Gia Há»™i…

Magnillat a envoyé une escouade en éclaireur pour qu’elle s’embusque à l’entrée d’un petit col sur la route de Gia Há»™i. Elle est commandée par le sous-lieutenant Jacques Ferrari, une véritable tête brûlée, toujours prêts à aller de l’avant, l’homme idéal pour les coups de main et les embuscades…Le soleil annonce le zénith de la journée et tout semble calme quand tout à coup, on fait remonter l’alerte : une dizaine de contacts droit devant marchent sur la 6ème compagnie. Qui sont-ils ? Viets ? Ou Thaïs de Gia Há»™i qui semblent inconscients de suivre ainsi la route principale ? Civils en fuite ?

Samedi 19 octobre, 15 heures, sur la route de Gia Há»™i…

De longues heures s’écoulent avant que, vers 15 heures, le rideau ne se déchire : « soudain, il est 15 heures, le chef de pièce mortier, le caporal Faraud siffle dans ses dents et, d’un geste, montre le lointain…effectivement, c’est tout une colonne qui, désormais, se profile : plus de doutes possibles, ce sont des Viets, et en masse, à découverts, sûrs d’eux. » (Magnillat). Six hommes partent avec le sous-lieutenant Ferrari, pour essayer, cachés dans la végétation, de ramener un prisonnier parmi les Viets qui s’avancent, inconscients, du danger qui les guettent…Mais ceux-ci s’arrêtent et attendent, à l’évidence, une colonne plus importante…Ferrari et ses hommes doivent rejoindre Magnillat. L’attente continue…On rapporte l’information à Bigeard qui envoie ses ordres : « Planquez-vous. Tirez à bout portant. Repli en gardant le contact et en évitant les pertes au maximum car les évacuations vont poser des problèmes. » Rapidement le silence se refait dans le col et les Français de Magnillat observent, attentifs, l’arme prête à l’emploi. Il y a là 10 FM, une mitrailleuse, un mortier de 60 mm et un petit canon de 57 mm…Les minutes passent, 16h15…16h30 et puis c’est la déferlante ! En effet, un bataillon entier de Viets vient de se découvrir à moins de 200 m dans la montée du petit col ! Tous le potentiel de feu des paras se déchaîne sur eux et en moins d’une minute de ce feu infernal, la colonne Viet s’est dispersée, perdue à jamais dans les rizières en contrebas du col. Chaude alerte…

Samedi 19 octobre, 18 heures, camp de Tu Lê…

Les hommes de Magnillat reviennent vite au camp de Tu Lê et annoncent la nouvelle : les Viets sont là mais ils ont été copieusement reçus ! Ils ne devaient pas s’attendre à une si forte opposition ! Et surtout ne pas s’attendre à ce qu’un bataillon parachutiste ne se trouve là !

 

Samedi 19 octobre, 21 heures 30, poste de Tu Lê…

Bigeard en a peine fini avec Magnillat que la radio annonce un message du QG central de Hanoï : l’ordre du repli général de Tu Lê. Enfin. Mais pour Bigeard, cet ordre n’est, en l’état, pas applicable bien qu’il n’attende que ça. En effet, il attend l’arrivée de la garnison de Gia Há»™i qui devrait déjà être là : on ne peut les abandonner alors qu’ils ont les Viets aux basques. De même pour la garnison thaï du poste de Lang Chang qui, elle, vient de rejoindre. De Linarès, à bord d’un avion, vient survoler le camp pour transmettre directement ses ordres à Bigeard par radio. Il sait que si Bigeard décroche, cela équivaut à sacrifier les partisans thaïs de Gia Há»™i : « Je sais, à vous de choisir si vous jugez bon de sauver votre Bataillon, je le comprendrai. » La réponse de Bigeard au QG est simple : repli impossible avant le jour. Bigeard a certainement repensé à ces volontaires Thaïs avec qui il a servi lors de ses premières années en Indochine, à ces hommes qui ont choisi la France malgré les dangers du Vietminh et continue donc à attendre refusant de ne pas tout tenter pour sauver ces hommes…Il se donne la nuit, après ce sera trop tard.

Samedi 19 octobre, poste de Tu Lê, 23 heures dépassés de quelques minutes…

Ils sont là ! Enfin, on signale sur la piste de Gia Há»™i, les premiers éléments de la pauvre garnison de Gia Há»™i ! Magnillat raconte : « des lueurs apparaissent sur les croupes, au nord-est du poste ; des appels sont perçus. C’est la garnison de Gia Há»™i qui, avec armes, bagages, femmes et enfants, rejoint à la lueur des torches » Ils en ont bavé pour rejoindre Tu Lê à travers la jungle…Mais qu’importe, ils sont là et pour Bigeard, c’est ce qui comptait. Dorénavant, Nghia Lá»™ anéantie, Lang Chang et Gia Há»™i repliées, il ne doit gérer que son bataillon à Tu Lê même ce qui le rassure. Il sait, hélas aussi, que Tu Lê est désormais la prochaine cible du Vietminh. On partira demain mais que se passera-t-il cette nuit ? Hélas comme un fauve poursuivant une bête de proie blessée perdant son sang, il n’y a eu pour les combattants Vietminh qu’à suivre les traces de l’infortunée garnison meurtrie de Gia Há»™i….C’est pour bientôt.

Dimanche 20 octobre, minuit, pitons de Tu Lê…

L’effervescence et la joie qui ont accompagné l’arrivée de la garnison de Gia Há»™i sont vite retombées. Elles ont fait place à l’angoisse sourde et à la sombre inquiétude. La Lune éclaire les pitons de Tu Lê et le silence, opressant, recouvre la vallée. Les seuls qui s’agitent encore sont les près de 250 soldats de la garnison de Gia Há»™i qui travaillent à fortifier un point d’appui pour la nuit là où Bigeard les a placé en contrebas du poste de Tu Lê. Bigeard, lui, ne peut fermer l’œil, il en est persuadé : c’est pour ce soir…Il a fait prévenir tous ses officiers : ce soir, on reste sur le qui-vive…Les sacs sont déjà bouclés, l’itinéraire prévu, on part demain au plus vite de ce piège mortel…

Acte III : On va tous y rester…

Dimanche 20 octobre, 2 heures du matin, piton 876 et PC Bigeard

Il est près de deux heures du matin lorsque : « Tout explose, s’illumine. Tirs de mortiers, grenades, armes à tir tendu. Ce combat perdu dans cette jungle par nuit noire, quel spectacle grandiose ! Je suis dans mon élément, toute fatigue a disparu. » (Bigeard). En effet, c’est un assaut général que les Viets lancent ! Tout commence par une déflagration de mitraillette d’une sentinelle de la 12ème compagnie qui vient de voir une ombre essayer de franchir le réseau barbelé. Très vite, on se rend compte que les Viets essayent de s’infiltrer entre les pitons 876 et 820 pour tomber sur le poste même de Tu Lê : ils assaillent alors la garnison thaï et la 26ème CIP de de Wilde mais celles-ci sont bien vite secourues par la compagnie de commandement dirigée par Bigeard même et par les mortiers de la section d’artillerie du lieutenant Corbineau qui alternent tirs de rafale et de mortiers pour les repousser. L’affrontement est violent. Alors, les Viets donnent l’assaut au piton où se trouve Bigeard mais celui-ci a bien préparé sa défense et les mines, barbelés et rafales de FM ont finalement raison de leurs assauts après deux heures d’intenses combats…On croit qu’ils vont se retirer, qu’ils se sont dégoûtés pour la nuit…C’est mal connaître le colonel Lê Trong Tan qui, ayant réévalué la configuration géographique du lieu, décide de porter un nouvel assaut sur le piton 876, au nord, pour ensuite se déverser dans la cuvette de Tu Lê même. Les Viets préparent leurs armes…
À Hanoï, le général Salan, qui prenait quelques heures de sommeil après être revenu de Na San où il avait élaboré un plan de défense avec le colonel Gilles, est réveillé en sursaut par le colonel Broyelles à 2h30 : Bigeard est attaqué en force ! Les Viets l’écraseront-ils cette nuit ?

 

Dimanche 20 octobre, près de 5 heures du matin…

Le jour se fait attendre que les postes avancés de la 12ème compagnie de Trapp, à peine remis du premier combat, voient les feuilles des arbres bouger alors qu’il n’y a pas de vent…Ce sont les Viets ! Se protégeant avec leurs boucliers de bambou pour contrer les éclats d’obus, ils avancent de manière irrépressible tels un serpent glissant dans la nuit vers les tranchées françaises de la compagnie de Trapp. Bigeard : « Ils se jettent en hurlant sur le sommet mais Hervé a tout prévu et celui-là, il faut le tuer pour passer. » En effet, Trapp a parfaitement conçu sa défense et encore une fois, les Viets viennent se perdre sous le feu des mitrailleuses s’entassant dans le réseau de barbelés duquel ils n’arrivent à se sortir…Mais certains ont pourtant réussi à passer et bientôt ils installent une mitrailleuse qui prend en enfilade une partie de la défense française…C’est là que va se dérouler l’un des exploits de la nuit : le sergent Guérin accompagné d’un soldat vietnamien, Nguyên Xua Bich, pour le seconder, se saisit d’une lourde mitrailleuse et sort de la tranchée pour affronter les FM Viets à découvert ! Faisant chauffer son arme au maximum, il tire tout ce qui est possible sur les Viets alors que Bich approvisionne son chargeur en permanence se brûlant les doigts à cause de la chaleur dégagée…Deux fois, les servants Viets sont abattus, deux fois, ils sont remplacés et bientôt Guerin s’effondre, touché à mort…Bich, déjà blessé, le remplace alors et a finalement raison des Viets qui sont obligés de retraiter devant ce feu infernal : Bich, vainqueur, s’effondre alors à son tour, le corps percé de 5 balles alors que ses camarades se précipitaient pour le féliciter...Les Viets sont finalement, la mort dans l’âme, obligés de retraiter laissant près d’une centaine des leurs dans les barbelés de Tu Lê…On ramasse également 41 armes automatiques et 2 FM. Côté français, les pertes sont finalement faibles en regard de la violence des combats : 3 tués et 10 blessés dont 6 Français et 4 Vietnamiens. Mais ces blessés vont vite devenir un problème : comment les évacuer ?
Il est près de 6h30 et la bonne nouvelle parvient aux oreilles du général Salan, qui, anxieux, attendait des nouvelles à son PC de Hanoï. On peut respirer. Mais il ne peut supporter de rester là sans rien faire : aussi décide-il d’aller voir lui-même ce qui se passe à Tu Lê et il prend l’avion pour s’y rendre.

Dimanche 20 octobre, piste du poste de Tu Lê, 9 heures du matin, avion du général de Linarès :

Aux environs de 8 h du matin, les paras de Bigeard peuvent apercevoir, au loin dans le ciel, l’avion du général Salan qui tourne autour du poste sans toutefois pouvoir se poser. Une communication radio s’établit rapidement et Salan essaye de rassurer Bigeard pour la retraite à venir : il a prévenu le poste de Muong Chen, à plusieurs kilomètres au sud en contrebas du col de Khao Pa, où l’attend la 284ème compagnie de l’adjudant-chef Peyrol ; il a ordonné également au 56ème bataillon vietnamien de remonter depuis Na San de venir lui tendre la main…Il lui rappelle qu’il a confiance en lui pour s’en sortir. Pourtant, autant Salan que Bigeard ne sont dupes de la situation : elle est désespérée. En partant, Salan peut voir, au loin, une forte colonne de soldats Viets qui portent leurs blessés sur des brancards. Bigeard aussi a vu cette colonne de plus d’un millier d’hommes repartant vers Gia Há»™i. S’ils ont subi de lourdes pertes cette nuit, les Viets ont aussi montré une très forte détermination : la prochaine fois sera pire et chaque minutes restées à Tu Lê augmente le nœud coulant que les Viets ont enserré autour du 6ème BPC. Après Salan, c’est de Linarès qui, vers 9 heures, arrive au-dessus de Tu Lê, à bord d’un puissant B-26 qui, pour quelques instants, a réussi à se jouer de la météo de plus en plus lourde. Bigeard apprécie cette attention et communique rapidement avec de Linarès. Celui-ci est bref : Bravo mais décrochez ! La réponse de Bigeard : « Il me faut d’abord évacuer mes blessés, essayer de m’envoyer les cinq Morane demandés » De Linarès ne peut qu’admirer le courage de son commandant et lui promet de faire le maximum. Mais le temps presse. Une fois ses chefs partis, Bigeard va scruter le ciel pendant de longues minutes. Si seulement les Morane pouvaient arriver, au moins, on pourrait sauver les blessés…On ne peut sacrifier ainsi dix hommes…Mais le temps ne s’améliore toujours pas et empire…Les minutes passent, s’égrènent et pendant ce temps, chacun le sait, le Vietminh renforce son emprise autour de Tu Lê…
Certains ont déjà quitté le camp : il s’agit des garnisons de Tu Lê et de Gia Há»™i, ces Thaïs que Bigeard a voulu protéger à tout prix. Vers 10 heures, il leur a donné l’ordre de partir avant les paras car les Thaïs sont accompagnés de leur famille et mettront plus de temps à passer le col...Les hommes s’occupent comme ils peuvent en attendant…et puis, un dernier devoir à faire : enterrer les morts de la nuit en leur rendant les honneurs.

Dimanche 20 octobre, 13 heures, poste de Tu Lê :

C’est fini. Après plusieurs heures à attendre les Morane, Bigeard vient de donner l’ordre que tous attendent : en avant vers la Rivière Noire ! Il faut se sortir de là !
On va devoir porter les blessés mais personne n’est dupe : combien de temps la colonne pourra-elle les transporter ainsi alors que tout le monde devra marcher en allure commando pour échapper aux Viets qui seront aux trousses ? C’est la triste loi de la guerre…
La colonne se met en ordre de route : la 26ème CIP de de Wilde prend la tête avec ses Vietnamiens suivie du PC, ensuite vient la 12ème de Trapp : Leroy et Magnillat formeront l’arrière-garde. Pour les blessés, Bigeard explique qu’ils ont été « enroulés dans des parachutes supportés par un long bâton et portés par les camarades qui se relayent ». C’est bien mince mais on peut faire mieux.

 

Dimanche 20 octobre, 17 heures, début de la piste vers le col de Khao Pa…

Heureusement que deux B26 ont pu percé les nuages pour venir en soutien vers 13h30 car les Viets sont déjà là partout ! En effet, on compte des dizaines de Viets qui s’infiltrent presque directement dans le camp dès 11h30…
Dès 14 h, les garnisons thaïs ont ouverts la route dans le col de Khao Pa et en ont entamé la difficile ascension. Mais à 16h30, les B26 ont dû repartir et maintenant Bigeard et les siens sont seuls face à la déferlante Viet. Vite, vite grimper ce col qui n’en finit pas ! Le temps s’empire, la pluie arrive et ralentit la marche rendant le sol boueux, les hommes s’y enfoncent avec leurs lourdes bottes…Bigeard : « Quelle galère ! Les hommes n’ont pas soufflé depuis cinq jours et accusent la fatigue. Tourret et moi portons chacun un poste radio pesant 15 kilos. Je me demande où Tourret puise cette énergie, tout mouillé, et nous le sommes, il doit peser 60 kilos. » Leroy et Magnillat chargés de l’arrière-garde repèrent des mouvements suspects sur leurs arrières ; Magnillat prend ses jumelles, de loin, on dirait des Vietnamiens de sa compagnie mais bientôt, il ne fait plus de doute : ce sont les Viets ! Magnillat lance alors deux sections de sa compagnie tandis qu’avec une escouade, il couvre leur retraite en mitraillant les Viets qui se jettent sur lui à moins de 100 m…Pendant ce temp, Trapp et sa 12ème compagnie ont salement été engagés : ils ont du se tailler un chemin au FM et au pistolet-automatique avant de pouvoir passer dans les rizières avant la montée du col : le sergent Jean Malaclet, déjà blessé la nuit précédente et escortant les blessés en brancards, s’est sacrifié en voulant défendre un Vietnamien blessé, sa section anéantie et faite prisonnière ; Marius Wagner, le soldat chanceux du dancing de Hanoï, blessé à mort, se fait exploser au milieu des Viets avec deux grenades en ayant pris soin de donner ses gains à un camarade…les pertes s’accumulent…Arrivés au pied du col, Trapp donne le flambeau à Leroy et sa 11ème compagnie. Leroy se heurte alors plusieurs bataillons Viets qui ont quasiment coupé la colonne en deux isolant Magnillat et sa 11ème compagnie : Leroy ne désarme pas et décide de s’ouvrir la route avec violence ! Sa compagnie entame un combat de géants…

Dimanche 20 octobre, entre 18h et 19h, dans le col de Khao Pa…

La montée du col semble devoir ne jamais s’arrêter. Maintenant, c’est une piste de boue qu’il faut prendre : 7 km interminables. Pour les compagnies de tête, c’est la course effrénée pour atteindre le sommet. La fatigue s’accumulant, chaque obstacle du relief devient une montagne comme une petite rivière pour le caporal Piers de la 12ème de Trapp : « Je trouve un endroit qui me paraît moins difficile et nous nous jetons à l'eau, ce fut épique, un des vietnamiens du groupe se cramponne à mon poignet avec ses dents, j'en garderai les marques...Nous reprenons pied sur l'autre berge et retrouvons le lieutenant Trapp qui a placé un élément en bouchon pour retarder l'ennemi qui nous talonne. Il me toise et me demande pourquoi êtes-vous mouillé, je lui répond piteusement que je viens de traverser le torrent et il me réplique avec son sourire glacé et son humour froid. « Vous ne pouviez pas prendre le pont ? » Penaud je n'ai pas su répondre et aujourd'hui encore j'ignore si ce pont existait. » On voit que Trapp, malgré les difficultés du combat, n’avait pas perdu son humour acéré…Pendant ce temps, Leroy et Magnillat font l’impossible pour ralentir les Viets. Plusieurs mitrailleuses Viets se sont débusqués sur les flancs et prennent les hommes en enfilade…les pertes se multiplient mais il faut continuer…Alors que les combats font rage, Bigeard voit tout à coup un homme redescendre vers Tu Lê ! C’est l’aumônier du 6, le Père Jeandel qui veut à tout prix rester avec les blessés restés en arrière peu importe les conséquences pour lui…Que faites-vous mon père lui crie-t-on…Faire mon devoir répond-il dans ce geste sublime…Pour Magnillat, sa situation est quasiment désespérée : sa 6ème CIP n’a pas encore pu atteindre le pied du col et les Viets tirent de partout dans cette plaine fatale… trois kilomètres à franchir sous le feu des mitrailleuses et des mortiers…Les hommes s’éparpillent, les combats individuels se multiplient et au corps-à-corps, les Viets dix fois plus nombreux, sont toujours vainqueurs…Le jeune sous-lieutenant Jacques Roux, pour son premier combat, encerclé par les Viets, se bat comme un forcené avec son arme déchargée avant de disparaître dans les rizières,…Magnillat raconte : « Non seulement les Viets qui occupent maintenant le col de sortie, tirent de longues rafales d’armes automatiques mais des groupes adverses surgissent à droite et à gauche et tirent de flanc du haut des rizières en gradins. Progression harassante, au milieu des claquements et des explosions. Par petits groupes de cinq ou six, les paras de la 6ème CIP luttent farouchement pour rejoindre le bataillon. Européens et Vietnamiens s’appuient mutuellement, bondissant de diguettes en diguettes pendant les accalmies, plongent et ouvrent le feu dès qu’ils voient l’adversaire, derrière, devant, à gauche, à droite…Je suis sur l’axe de la piste, déjà jonché des tués et des blessés ? Haletant, suivi de Ragouillaud, mon radio, qui ploie sous la charge, je réalise la gravite de la situation. Je ne peux plus rien et, comme les autres, ouvre mon chargeur vide mes chargeurs de carabine pour m’ouvrir la voie. » Un kilomètre est franchi dans cet enfer et c’est alors que Magnillat aperçoit le Père Jeandel qui retourne voir les blessés…On ne sait plus comment sortir de là lorsque à quelques 500 m de l’entrée du col, les paras de Magnillat aperçoivent que le col est tenu par une centaine d’hommes des leurs : c’est Leroy qui a repoussé toutes les attaques et attend son collègue. Les deux hommes se retrouvent rapidement et le mot de Leroy, chaleureux : « On va attendre tes gars et rentrer ensemble. »
Il est près de 20 heures. La nuit vient de tomber et le sous-lieutenant Pierre Laizé, avec sa section chargée de surveiller le col et qui n’avait plus de nouvelles ni de ravitaillement depuis deux jours, voit arriver avec une joie mélangée d’inquiétude les premiers éléments de la colonne en retraite. Il a pu de son côté assurer l’essentiel : le col de Khao Pa est toujours ouvert !

Acte IV : Croire et Oser

Lundi 21 octobre, aux alentours de 22 heures, sommet du col de Khao Pa

Depuis un moment, de Wilde et Trapp attendent, anxieux, que les autres rejoignent en haut de ce col infernal. Aux dernières nouvelles, la situation était critique…Leroy annonçait une forte opposition avec déjà plus d’une trentaine d’hommes perdus et Magnillat se déclarait coupé de la colonne…Vont-ils rejoindre ? Bigeard vient d’arriver et pose la lourde radio qu’il a porté à bras-le-corps toute la soirée…Tourret fait de même…On attend…Enfin Leroy donne signe de vie et rejoint mais les pertes ont été lourdes… Quelques minutes après, Magnillat s’annonce aussi : enfin ! Les deux hommes ont réussi à sauver leurs compagnies en tenant en respect les Viets à la nuit tombante : exploit immense ! Heureusement que Leroy a attendu la 6ème CIP et Magnillat. Magnillat qui a d’ailleurs bien failli y passer. En effet, lui et le sergent Mollard-Chaumette, restés parmi les derniers pour fusiller les poursuivants au FM, ont été, un moment débordés. Après être restés un moment à tirer sur tout ce qui bouge, ils se voient entourés sur leurs flancs et doivent décrocher : en perroquet selon l’expression de Magnillat à savoir que l’un court tandis que l’autre le couvre et vice-versa. Miraculeusement, ils échappent ainsi aux Viets qui les traquent mais le miracle est vietnamien : en effet, sachant leurs officiers poursuivis, quelques Vietnamiens de la 6ème compagnie décident de tenter un coup de bluff fameux faisant diversion en allant au milieu de l’ennemi en plaisantant et parlant fort en vietnamien pour donner le temps à Magnillat et au sergent de s’en sortir. « Hallucinant ! » comme devait l’écrire Magnillat. Hélas, on fait les comptes : 11 manquants à la 26ème CIP, 9 à la compagnie de commandement, 9 pour Trapp, 34 pour Leroy et 22 pour Magnillat au total 83 hommes perdus rien que pour se sortir de Tu Lê…c’est beaucoup d’autant qu’à présent, les blessés, qui ont pu rejoindre, sont quasiment intransportables et devront se débrouiller presque seuls même si quelques volontaires vont vite couper des bambous pour fabriquer de nouveaux brancards ; le médecin-lieutenant Alphonse Rivier, chirurgien du bataillon, n’a pas dormi depuis trois jours mais il se démène sans compter pour essayer de donner les premiers soins aux blessés. Ainsi du caporal-chef Quillac qui vient d’arriver avec plus de 7 balles dans le corps ! Tout le monde est là, les derniers retardataires ayant rejoint vers minuit, Bigeard peut donner ses nouveaux ordres. Trois heures de repos : ce sera faible mais c’est déjà trop pour les Viets que l’on entend dans le lointain. Bigeard, en homme d’expérience, sait qu’ils n’attaqueront pas cette nuit, aussi est-il nécessaire de gagner du temps sur eux cette nuit en marchant le plus possible avant l’aube. Ces trois heures sont les seules qu’ils peut accorder à ses hommes éreintés de fatigue et tenaillés par la faim. De plus, après la pluie et la boue dans le col, c’est maintenant un froid glacial qui s’abat sur les hommes. Bigeard : « Impossible de m’assoupir. Trempé jusqu’aux os, je grelotte. Il fait froid dans cette nuit noire et glacée à 1200 mètres. » Même constat pour tous. Aussi ne reste-t-il plus qu’à attendre et du moins à reposer les jambes en vue de la trotte du lendemain : près de 12 heures de marche pour rejoindre le poste de Muong Chen où attend la 284ème compagnie thaï de l’adjudant-chef Peyrol. Un peu d’aide sera la bienvenue !

 

Lundi 21 octobre, 3 heures du matin, descente du col de Khao Pa

En pleine nuit noire, les hommes du groupe de tête se mettent en marche selon le plan prévu par Bigeard : maintenant, ce sont les paras de Magnillat et de Leroy qui ouvrent la marche. Fortement éprouvés, Bigeard veut leur donner quelques heures de repos relatif en les plaçant à l’avant-garde. La compagnie de Trapp et le PC suivront tandis que ce sera au tour de Wilde de mener le combat d’arrière-garde. Bigeard décide de rester avec de Wilde pour être là où ça va chauffer. Tourret, second modèle, ne veut pas le quitter et proteste vertement, Bigeard lui présente qu’il sera plus utile à l’avant-garde pour mener les hommes à Muong Chen mais Tourret, sentant que, en bon St-Cyrien, sa place serait dans les combats, proteste encore…Garde-à-vous lui intime Bigeard étant obligé d’utiliser son grade pour faire obéir Tourret...Tourret, malgré son mécontentement de ne pas suivre Bigeard, devrait pourtant être content de s’être vu confié une mission capitale : celle de placer des sections des compagnies de Magnillat, Trapp et Leroy en embuscade le long de la route vers Muong Chen pour effectuer une défense par échelons. Bigeard a confiance en lui et il sait qu’avec de Wilde, ils pourront compter sur le travail fait par Tourret.
Bigeard et de Wilde voient partir les autres, le nœud au ventre mais le regard stoïque et dur. Bigeard compte sur ses hommes et quand à de Wilde, il se réfugie dans sa foi. Il est « imperturbable. Je sais que Dieu le réconforte. » (Bigeard)

Lundi 21 octobre, aube du jour…

Après trois heures à attendre, Bigeard et de Wilde se lancent enfin la descente effrénée du col. Allure commando. Tout le monde espère que les éléments de tête avec Tourret, Magnillat et les autres ont pu prendre suffisamment d’avance…Deux heures de marche et puis les premières broussailles tressaillent à droite et à gauche de la route pour la section qui ferme la marche…Les Vietnamiens de la 26ème CIP de Wilde entendent et reconnaissent les déplacements furtifs de leurs compatriotes….Dans quelques instants, l’ouragan va s’abattre sur eux…

Lundi 21 octobre, 9 heures du matin, fin du col de Khao Pa :

Bigeard les attend. Après plusieurs dizaines de minutes à jouer au chat et à la souris avec les Viets, Bigeard a décidé d’embusquer la compagnie entière pour répondre par une défense de front. Voyant cela, les Viets décident d’arrêter le harcèlement et de se regrouper pour lancer un assaut massif. Après un bref silence, c’est l’abordage : les Viets se débusquent et sortent de partout à la fois ! Bien dirigés, les hommes de la 26ème CIP font front admirablement et déchaînent un feu d’enfer, Bigeard raconte : « J’embusque la compagnie dans un endroit favorable. Le Viet est à 300 mètres, 200 mètres, 50 mètres. Feu à volonté et décrochage rapide. Les hommes sont prévenus que les blessés ne pourront être récupérés. C’est le jeu pour nous tous. »
Lourdes pertes pour les Viets mais le nombre ne faiblit pas…On retraite vite : espérons que la prochaine compagnie est au rendez-vous…

 

Lundi 21 octobre, 10 heures du matin, environ 6 kilomètres plus loin…

Effectivement, elle est bien là…Hervé Trapp a posément disposé ses hommes dans un point de passage obligé…vite, De Wilde et ses hommes ont juste le temps de croiser le regard avec leurs camarades annonçant implicitement la suite des événements….Bigeard salue de Wilde et va vite trouver Trapp pour rester avec lui à l’arrière-garde…Les Viets ne tardent pas…Bientôt, le même carnage recommence : les Viets se jettent sur les positions de Trapp avec fureur mais sont cloués sur place par le feu des FM…Néanmoins, une position pareille ne peut et ne doit être tenue bien longtemps…L’ordre de décrocher arrive bientôt…Allons trouver Bernard…

Lundi 21 octobre, 11 heures du matin, quelques 8 kilomètres plus loin…

Au tour de Magnillat d’être mis à contribution. Même défense, même résultats mais la masse des poursuivants ne cesse d’augmenter. Bigeard, pour gagner du temps, donne ordre à la section du sous-lieutenant Ferrari d’effectuer une défense-sacrifice pendant une heure pour arrêter les Viets : Ferrari est l’homme de ce genre de mission. Avec un commando vietnamien et ses quelques hommes habilement placés, il réussit parfaitement sa mission et inflige de lourdes pertes aux Viets qui le croient beaucoup plus fort qu’il n’est. À force de subir des pertes, les Viets montrent des signes de lassitude. Ou plutôt, ils vont adopter une nouvelle tactique : essayer d’éviter l’affrontement frontal et encercler les paras en s’infiltrant dans les crêtes environnantes. Et surtout les doubler dans la course à Muong Chen. En effet, les Viets savent très bien que c’est vers là que se dirige la colonne française : qui y arrivera en premier ?
Heureusement que le soleil est revenu…C’est déjà ça. Il est près de midi et la quasi-totalité de la colonne a fini de descendre le col retrouvant le pays des rizières : Muong Chen s’annonce déjà, comme un havre, une bénédiction…

Lundi 21 octobre, 13 heures, près du poste de Muong Chen

Les premiers éléments de la colonne avec Tourret arrivent à Muong Chen où l’adjudant-chef Robert Peyrol les accueille avec toute la chaleur du monde. « Homme grand, mince, au regard clair » (Bigeard), cet officier de 34 ans a compris l’importance de sa mission. Avec sa petite garnison, environ 80 supplétifs thaïs et 3 sous-officiers français, il a tout fait pour créer un point de sauvegarde vital pour le 6ème BPC : couvertures, repas chaud, lits de fortune, pharmacie…tous ses maigres moyens ont été mis à contribution…Seulement, il sait que le temps est compté. En effet, dès avant 13 heures, ses éclaireurs thaïs lui ont rapporté que l’on rapporte du mouvement dans les crêtes surplombant Muong Chen : les Viets ont décidé de faire le tombeau du 6ème BPC dans la cuvette de Muong Chen…On rapporte vite cette nouvelle à Bigeard qui se trouve dans les rizières avec les gars de Magnillat qui prennent quelque repos après la course du matin avant de terminer la route vers le poste où les attend Peyrol. Ferrari vient de rejoindre Bigeard : les Viets ont été stoppés mais pour combien de temps ? Ils se montrent coriaces. Magnillat : « Les unités ont formé les faisceaux dans les rizières sèches, au centre de la cuvette. Nus, les paras s’ébrouent dans la Nam Cham, sous un beau soleil. » Scène surréaliste !
Bigeard, mis au courant de l’avancée Viet sur Muong Chen, donne l’ordre d’essayer de contacter la chasse pour donner du répit à ses hommes et écarter quelque peu les Viets de Muong Chen. Maintenant que le soleil est de la partie, les bombardiers peuvent intervenir !
Nous sommes un peu après 14 heures et un Dakota perce le ciel annonçant un général : c’est Salan avec ses ministres qui vient trouver Bigeard au milieu de sa rizière. Un contact radio s’établit très vite. Message de Bigeard : « Très grosses difficultés. Combat sans arrêt depuis départ Tulé. Soixante-dix tués et blessés. N’avons plus rien à manger. Très peu de munitions. Sommes actuellement très fatigués. Viêt-Minh effectifs très importants nous a attaqués bataillon après bataillon. A subi pertes importantes. Nous nous regroupons autour de Muong Chen. Demande intervention chasse entre ce point et Tulé. » Salan prend la mesure de la situation et promet que l’aviation arrivera dans deux heures, il annonce aussi que des avions de ravitaillement se tiennent prêts pour larguer dès que possible sur Muong Chen.

Lundi 21 octobre, près de 15 heures, au poste de Muong Chen

Bigeard vient tout juste d’arriver. Enfin. À Tourret qui se précipite vers lui, trop content de le voir en un seul morceau, il ne peut que lui adresser ses félicitations pour la disposition des postes en embuscade le matin : Tourret, fidèle à lui-même, lui assure qu’il aurait préféré le seconder au combat…
Rencontre avec l’adjudant Peyrol, amicale, chaleureuse, réconfortante. Une part importante du chemin a été fait mais il reste maintenant à se sortir du piège dans lequel les Viets voudraient piéger les Français. Il est clair que Muong Chen ne pourra retarder longtemps les Viets : avec son petit blockhaus, ses deux baraques et ses palissades en bambou, on ne peut espérer y tenir…
16 heures et voilà les B-26 qui arrivent se mettant à écraser de bombes les crêtes au-dessus de Muong Chen délogeant les avant-postes Viets et desserrant l’étreinte autour du poste…Pour quelques temps au moins…Encore plus précieux pour les hommes fourbus, vers 16h30, plusieurs Dakotas arrivent à larguer sur Muong Chen de nombreuses caisses contenant nourriture, munitions et même des pains de glace d’eau potable d’après Magnillat. Un renfort inappréciable….Mais on a fait les comptes : encore près d’une quinzaine d’hommes de perdus depuis la matin, les pertes ne font que s’alourdir…Avant 17 h, le général de Linarès effectue une dernière tournée en avion pour établir un contact radio avec Bigeard : ce sera le dernier. Aux encouragements du général, Bigeard répond un surprenant : « Bons baisers, mon général » …Pour un peu, Bigeard croit peut-être que c’est la dernière fois qu’il parle au général…

 

Lundi 21 octobre, 17h15 heures, piste de Muong Chen…

On s’est refait, on s’est restauré, on s’est même rasé, « il est de règle de mourir ainsi au bataillon » (Bigeard) …et maintenant l’attente. Il faut en profiter avant de se lancer dans le dernier bond vers le sud, vers la Rivière Noire, vers la vie….Dans le conseil de guerre improvisé que vient de tenir Bigeard avec ses officiers et Peyrol, on a décidé de la marche à suivre : conscient que les Viets encerclent désormais la cuvette, Bigeard décide un coup de force à savoir faire croire aux Viets que ses troupes resteront se défendre à Muong Chen alors qu’en réalité, elles vont tenter de rompre l’encerclement pour rejoindre It Ong à 14 heures de marche quasiment sur la Rivière Noire…presque la dernière étape. Pour cela, on placera en tête la 6ème compagnie de Magnillat dont les Vietnamiens pourront tromper l’ennemi en lui faisant croire qu’ils font partie des troupes d’assaut sur Muong Chen. Pendant ce temps, les Français de la 6ème et des autres compagnies devront passer en douce.
Seulement tout cela nécessite une chose terrible : le sacrifice de la section de l’adjudant Peyrol. En effet, pour que Bigeard arrive à tromper les Viets, il faut que Peyrol les trompe lui-même en faisant croire que ce n’est pas sa section qui défend Muong Chen mais tout le 6ème BPC. Voici les ordres rapportés par Bigeard même : « Peyrol, je vous demande une mission sacrifice : restez dans votre poste le plus longtemps possible après notre départ. Faites du volume, donnez l’impression que le bataillon est encore là. En cas d’attaque Viet, qui ne va pas manquer, sautez en brousse et essayez de rejoindre la Rivière Noire. » Héroïque comme un officier peut l’être, Peyrol est conscient qu’il joue la vie de ses hommes mais sait aussi que ses partisans Thaïs, qu’il connaît tous personnellement et en qui il a une confiance absolue, peuvent sauver 550 parachutistes. Serrant fortement la main de Bigeard, il le lui fait comprendre par un simple…Ça ira, mon commandant…Peyrol a moins de deux heures pour préparer sa défense ; il prévient son sergent français, Cheyron, des dispositions à prendre. Surtout, il envoie une escouade d’une demi-douzaine de Thaïs pour qu’ils aillent dégager au coupe-coupe un chemin dans la forêt de bambous menant vers la jungle et le sommet des crêtes : la voie de retraite indispensable et que les Viets ne pourront connaître…Vers 18h30, les paras commencent à quitter Muong Chen et Peyrol les suit du regard…Il va les sauver se dit-il mais à quel prix…une brève pensée le ramène chez lui, à Verdun, dans sa famille : aujourd’hui, 21 octobre, c’est l’anniversaire de sa petite fille, il avait même prévu d’ouvrir une bouteille de champagne avec ses partisans thaïs…non, décidément, il ne sera pas dit qu’il meure aujourd’hui…

Acte V : Les rives de la Rivière Noire…

Lundi 21 octobre, 19 heures 30, sur la piste de la rivière Noire…

Tapis dans les épaisses herbes, les quelques 550 paras du 6ème BPC assistent à un bien étrange spectacle…En effet, l’adjudant Peyrol met à exécution son plan aussi fou qu’efficace : il a récupéré toutes les caisses de munitions, les grenades, les fusées éclairantes jusqu’à des fusées multicolores qu’il a pu trouver grâce à ses Thaïs et commencent un feu d’enfer qui éclairent toute la cuvette de Muong Chen. Les Viets, surpris de tout ce raffut, sont maintenant persuadés que le 6ème BPC est prêt à se défendre à Muong Chen et lance l’assaut depuis toutes les crêtes pour écraser toute résistance. Après le bruit des fusées, se succèdent les déchaînements de mitrailleuse et d’armes automatiques : Peyrol est au contact…Chaque para du 6 a alors une pensée, une courte pensée, pour Peyrol et ses partisans thaïs qui vont faire le sacrifice de leur vie pour leur permettre de s’en sortir…

Mais on ne peut s’apitoyer plus longtemps…Vite, le mouvement doit s’exécuter en profitant du courage des Thaïs de Peyrol…Magnillat, qui part en tête, fait relever ses hommes, qui regardaient passer une colonne Viet de plusieurs bataillons se précipitant sur le poste de Muong Chen : il va falloir profiter de la nuit pour percer l’encerclement Viet alors que ceux-ci pensent encore tous les Français réunis à Muong Chen. Dans le silence absolu, les paras français se faufilent à travers la jungle tandis que les paras vietnamiens de Magnillat agissent en leurres et discutent à voix haute pour tromper les Viets…Ce stratagème va-t-il marcher ? Bigeard, mort d’inquiétude car il sait qu’il joue son va-tout, raconte : « La colonne fantôme démarre. Allons-nous à la catastrophe ? J’appelle à faible voix à la radio : Bruno [indicatif de Bigeard] à tous : Si tout va bien ne répondez pas. Bernard à Bruno (d’une voix à peine perceptible) : Nous traversons des paquets de Viets. Ils nous prennent pour une de leurs unités. » Même son de cloche chez le lieutenant Le Boudec qui forme l’arrière-garde avec le dernier peloton de la 12ème compagnie de Trapp : « À 19 heures, les compagnies prirent la piste vers Ban It Ong et je fus une fois de plus le dernier. Et c'est à ce moment-là que l'incroyable s'est produit dans la nuit noire, notre colonne croisa dans la rizières qui entouraient le poste, les Viets qui allaient se mettre en place pour nous attaquer. Nous n'avons pas fait un bruit, pas un cliquetis. Ils nous ont croisés à moins de quinze mètres. » L’incroyable coup de force tenté par Bigeard est en train de marcher !

Lundi 21 octobre, aux alentours de 22 heures, garnison de Muong Chen

On a tenu jusqu’au bout. Malgré les nombreuses attaques Viets, les faibles défenses de Muong Chen ont donné du fil à retordre aux assaillants qui ont subi de très lourdes pertes. Le colonel Lê Trong Tan enrage ! Les blockhaus sont en flammes, les palissades en bambous arrachées…Peyrol et les siens sont au bout d’eux-mêmes mais ils savent qu’ils viennent de gagner plusieurs heures précieuses au 6ème BPC : mission accomplie…beaucoup sont tombés et la petite section ne compte plus qu’une quarantaine de survivants : Peyrol met alors à profit son expérience de chef de partisan. Guidés par les Thaïs qui connaissent le pays par cœur, lui et les siens réussissent à s’échapper du poste en s’ouvrant le chemin à la grenade et à remonter vers les crêtes grâce à la piste dans la jungle pour ensuite disparaître. Avant de partir, il prend soin de faire sauter le dépôt de munitions…Au petit matin, les Viets seront surpris d’entrer dans Muong Chen pour n’y trouver plus personne ! Mais maintenant, le plus dur attend Peyrol et les siens : rejoindre les lignes françaises…

Mardi 22 octobre, quelques minutes après 9 heures…

La nuit a été horrible…Magnillat relate : « Douze heures de marches ininterrompues, la plupart du temps à flanc de ravin. Cramponnés à la végétation, s’abattant parfois de plusieurs mètres, tantôt dans la boue glissante, tantôt sur la roche vive. Meurtris, les mains éclatées, ils progressent lentement, mais inlassablement, les blessés supportent un vrai martyr. Les torrents succèdent aux torrents, séparés par des cotes abruptes qu’il faut gravir en s’arc-boutant et en se hissant les uns les autres, à bout de fusil. Les pieds sont en sang. Mais le bataillon avance inexorablement. Six cents athlètes se surpassent physiquement. Officiers et sous-officiers, bambou à la main, cinglent ceux qui s’écroulent et ne veulent plus se relever. ‘’À la cravache’’, ils arrachent leurs gens à une mort certaine. » Même son de cloche chez le lieutenant Le Boudec : « Nous avons marché toute le nuit, dans l'obscurité la plus totale. Nous devions suivre une piste inconnue, traverser de multiples arroyos, emprunter parfois des passerelles en bambous. Toute la nuit j'ai craint de perdre le contact avec le gros du bataillon, sans une carte, par nuit noire, ignorant tout du pays, que nous traversions et avec une radio en panne, j'étais loin d'être rassuré. » Les hommes n’en peuvent plus…la marche de nuit est un cauchemar de tous les instants, certains s’accrochent au pan de la veste du voisin, d’autres tâtonnent dans l’obscurité…heureusement, les partisans thaïs ont appris une vieille technique locale pour la marche nocturne : s’accrocher des racines phosphorescentes dans le dos pour éclairer la route…
Un petit détachement vietnamien (6ème compagnie du 2ème bataillon thaï) arrive depuis le petite village de Ban Tong I et devrait rejoindre avant 10 heures. Certes ce n’est pas beaucoup mais lorsqu’il arrive, cela regonfle le moral comme jamais : c’est le signe que l’on a pas été abandonné et que l’on va toucher au but !

 

Mardi 22 octobre 1952, 15 heures, village de It Ong…

Où est l’important bataillon de renfort vietnamien promis par Salan ? Ce n’est qu’aux alentours de midi (Magnillat) ou 14 heures (Bigeard) que les paras du 6, complètement épuisés et au bout de leurs souffrances, ne le rencontrent…Quelle confrontation ! En effet, les Vietnamiens, de nouvelle formation, inconscients de la dangereuse mission pour laquelle ils ont été envoyés, ont pris leurs aises et semblent assez décontractés. Bigeard : « Ils finissent de déjeuner. Rien ne manque, caisse-popote, vin, nappes. » Magnillat : « Les soldats de Sa Majesté Bao Dai regardent avec un mélange d’admiration et d’effroi, ces spectres crottés et sanglants, qui leur semblent tout droit venus de l’enfer… » Situation assez étrange ! Mais la marche ne s’arrête pas avant It Ong à quelques kilomètres de là où la colonne entre à 15 heures. Repos bref et limité : il faut encore repartir ! Mais comment repartir alors que l’on a atteint et dépassé toutes les limites de la résistance ? La plupart des hommes de la colonne ne sont plus que des morts-vivants marchant les yeux ouverts, parfois même mi-clos à cause de la fatigue ce qui parfois joue des tours mortels : le médecin-lieutenant Rivier, myope et complètement brisé par la fatigue après quatre nuits sans sommeil, manque de peu de tomber dans un précipice mais le sous-lieutenant Ferrari, avec sa vigueur habituelle, le rattrape in extremis…Plus d’une quinzaine d’hommes se traînent blessés, certains ont plusieurs balles dans le corps, d’autres se déplacent avec un plâtre, un grand nombre a dû abandonner ses lourdes bottes de paras et marchent pieds nus se déchirant les pieds sur les rochers voulant imitant en cela les paras Vietnamiens mais ces derniers, villageois pour la plupart, ont davantage l’habitude de courir pieds nus et vont même plus vite ainsi…tout le monde est épuisé de sommeil, la plupart n’ont plus de casques, leurs vestes de treillis déchirées, la faim tord le ventre de douleurs, la soif étrangle la gorge…mais il faut continuer, on ne peut échouer si près du but…

Mardi 22 octobre 1952, à quelques kilomètres de la Rivière Noire, près de 20 heures…

Les hommes de Bigeard se sont encore traînés pendant plus de cinq heures pour atteindre Ta Bu, petit village sur la rive nord de la Rivière Noire. En chemin, ils ont récupéré les garnisons thaïs de Tu Lê et Gia Há»™i. On se croit tiré d’affaire. Mais c’est alors que l’on apprend que le bataillon vietnamien croisé dans l’après-midi s’est fait renversé par les Viets qui, ulcérés de s’être faits bernés à Muong Chen, redoublent la violence de la poursuite…Décidément, on n’en sortira pas (Bigeard)…On se repose un peu et puis la marche reprend pour atteindre vers minuit les rives de la Rivière Noire…Encore une marche horrible, inhumaine, pour ces hommes que la fatigue écrase à chaque instant…Magnillat : « Le relief est moins sévère mais les affluents de la Rivière Noire sont énormes. La saison des pluies vient seulement de s’achever. Les gués sont à peine discernables. Par groupes de 30, crochetés par les bras, les paras s’enfoncent et luttent contre le courant torrentiel. Parfois, ils perdent le pied pendant quelques mètres mais la chaîne humaine s’arc-boute, retrouve le fond et s’arrache aux flots sauvages…dernière nuit…dernière étape…peut-être la plus douloureuse… »

Village de Ta Bu sur la Rivière Noire, 2 heures du matin

À tâtons dans la nuit noire, les éclaireurs de la colonne annoncent enfin le village de Ta Bu, à savoir le point de passage sur la Rivière Noire avec des pirogues qui attendent ; à leur bord, des piroguiers thaïs tout heureux de venir en aide aux hommes de Bigeard. Magnillat : « Habiles, rapides, silencieux, ils manient la longue gaffe au milieu d’un courant de plusieurs mètres seconde. Avec une précision extraordinaires, ils accostent au pied du poste de Ta Bu, sur la rive occidentale, et déposent leur cargaison apathique et terrifiée. » Sur la rive opposée, attendent des camarades de la Légion Étrangère dépêchés par Gilles depuis Na San. Ça y est, Ils Sont Sauvés…Les hommes se sont précipités aux pirogues avec toute l’ardeur de désespérés qui trouvent là leur ultime voie de salut après une marche dans le désert ; Porcher, l’officier aux 90 kg, pour une fois, bat tout le monde à la course en arrivant en premier dans la pirogue…Bigeard sait que la peur rongeait ce pauvre Porcher mais ceci est valable pour tous : « Mais lequel d’entre nous n’a pas eu peur ? » Bigeard, lui, s’assure que personne n’est resté en arrière : paras du 6ème BPC, garnisons thaïs, compagnie thaï de Ban It Ong, rescapés du 56ème bataillon vietnamien, ils sont tous là…il passera en dernier comme un capitaine surveille son navire en perdition. Sauf que là, le navire est arrivé à bon port. Entre 5 et 8 heures du matin, tous les hommes sont passés. Bigeard : « Tout est prévu. Accueil chaleureux, repas chauds. Nous sommes sauvés. Mais les hommes ont dépassés les limites de l’impossible. Dans un état second, la boutique s’affale…dormir, dormir. » Autre témoignage, celui du caporal Piers de la 12ème compagnie (Trapp) : « Nous avons finis par arriver à la rivière que nous avons traversé en pirogue, alors que nous étions sauvés, Trapp nous a fait marcher pendant quelques minutes et arrivés dans une clairière il nous a dit "Repos ici" Tout le monde s’est écroulé. Pour combien de temps, je m'en souviens plus. […] Sitôt la traversée achevée, nous nous sommes effondrés pour enfin dormir. » Ces témoignages se passent de commentaires. Un mot sur les pertes : le 6ème BPC a perdu, tués et prisonniers, un chiffre probable de 103 hommes soit environ 1/6 de l’effectif initial. La plupart de ces pertes furent des blessés faits prisonniers qui iront croupir dans les camps de prisonniers Viets, notamment le terrible 113 du renégat français Georges Boudarel, jusqu’en 1954 : certains en reviendront comme le Père Jeandel sur lequel la main de Dieu avait veillé. Giáp parle de « centaines de tués » anéantis ce qui est exagéré mais peut-être, les Viets curent-ils avoir fait davantage de pertes au 6 Georges Boudarel BPC qu’en réalité. Les pertes Vietminh, elles, sont inconnues mais doivent se chiffrer entre 500 et 800 hommes. De plus, au-delà des seules pertes humaines, notons que la poursuite de ce bataillon déstabilisa assez l’offensive de Giáp. En effet, les prévisions de Salan se réalisent : ayant poussé trop loin et trop vite ses lignes de communications, Giáp doit stopper son offensive pour des problèmes d’intendance qu’il avoue lui-même : « Une nouvelle difficulté apparut. […] La victoire aussitôt obtenue, le manque de vivres se fit sentir. […] Il fallait que l’état-major décide d’interrompre temporairement les actions militaires pour que les troupes puissent transporter du riz. » Cet arrêt permettra la brillante victoire défensive française de Na San en décembre suivant annulant de fait les succès Viets de l’automne 1952.

 

Epilogue

Dans la nuit du 22 au 23 octobre, Bigeard est conduit, par avion, à la base de Na San puis à Son La comme la plupart des hommes de son bataillon. De Linarès, Ducournau et Gilles les y attendent, à la fois anxieux et terriblement soulagés. Tout le monde est épuisé au bord de la rupture. Bigeard : « Linarès m’interroge mais je ne peux répondre. Mon ecchymose me fait terriblement souffrir et puis je n’en peux plus, je ne sais plus…Quelques piqûres vont me remonter et Linarès me dira en souriant : « Alors, Bruno, ces bons baisers, vous prenez votre général pour une fille de joie ? » Brave Linarès ! Un vrai général, comme je les aime, humain, lucide, comprenant la souffrance des hommes. » En retrouvant Magnillat, Gilles et de Linarès, les yeux rougis de larmes, se jettent à lui : « Est-ce que le petit Magnillat s’en est sorti ? Tu es là, mon petit ! Nous allons prévenir ton père ! » Vaincus par la fatigue, la plupart des hommes, ramenés à Son La en 4x4, s’effondrent et dorment au moins deux jours complets, certains à même le sol, avant de pouvoir être ramené à Hanoï où les attendent Salan et les ministres pour les féliciter. À la nouvelle de ce sauvetage, à Hanoï, Saigon et même en métropole, c’est du délire : Bigeard est porté aux nues !
Le 28 octobre suivant, à Hanoï, une cérémonie officielle attribue 8 légions d’honneur, 10 médailles militaires et plus de 400 citations au bataillon : une première dans l’armée française ! Ces honneurs ne devaient, pourtant, pas griser Bigeard qui, le 31 octobre suivant, écrivait à ses hommes : « La ‘’bandera’’ de Tu Lê fait partie du passé…Vous avez terriblement souffert….ne le regrettez pas…Restez modestes…Préparons nos futurs combats… »
Ils allaient être nombreux mais en attendant les prochaines opérations, il était normal de profiter un peu et de prendre du bon temps avec une permission bien méritée. Ainsi, du lieutenant Magnillat qui, fin octobre, recevait une lettre de sa mère : « Contente de te savoir au repos en baie d’Along. Fais quand même attention au ski nautique, cet endroit magnifique demeure peu sûr ! »

Tout n’est pas fini…

En effet, alors que les paras de Bigeard goûtaient un repos bien mérité à Hanoï ou en baie d’Along, une quarantaine d’hommes lutaient encore pour leur survie dans le pays thaï : il s’agissait des partisans de l’adjudant-chef Peyrol qui, après s’être sortis de la cuvette de Muong Chen, erraient toujours dans la jungle et les montagnes à la fin du mois d’octobre. Poursuivis par de nombreux bataillons Vietminh, ils doivent aller de cachette en cachette dans des reliefs perdus entre jungle, montagnes et rizières avant que le 5 novembre, le petit groupe des survivants n’arrive devant la Rivière Noire…une tribu thaï les recueille avant que un avion français ne les repère…Passant le fleuve sur des pirogues de fortune construites avec des planches de hutte, ils sont alors sauvés. Enfin presque, car l’arrivée d’une colonne inconnue brusque les hommes et Peyrol sort son arme…On leur répond en français : ils sont réellement sauvés…Ramenés à Na San, ils s’effondrent en larmes de l’exploit réalisé : plus de 200 km parcourus en deux semaines à travers le dispositif Viet. Lors de la cérémonie du 28 octobre à Hanoï, Bigeard avait demandé que cette héroïque garnison soit toute décorée à titre posthume les pensant perdus…Le 11 novembre, le ministre Letourneau pouvait remettre les décorations aux 16 héros revenus de cet enfer…

Que sont-ils devenus ?

Bien sûr les opérations héroïques du 6ème BCP n’allaient certainement pas finir avec Tu Lê. Dès décembre 1952, c’est la défense victorieuse de Na San avec le colonel Gilles. Puis en 1953, les opérations sur Lang Son et Dien Bien Phu une première fois avant de faire partie des premiers à investir la cuvette en mars 1954. L’heure de gloire des paras a sonné mais aussi, bientôt, la tragédie des camps de prisonniers. Reformé en 1955 comme 6ème régiment de parachutistes coloniaux, il devient, en 1958, 6ème régiment parachutiste d’infanterie de marine. La suite se confond dans la devise du régiment Croire et Oser : terribles combats en Algérie, Tchad, Cambodge, Liban, Serbie… La guerre d’Indochine finie, on retrouve un grand nombre des cadres du 6ème BPC en Algérie. Pour Bigeard, son parcours est bien connu : le héros de Dien Bien Phu, l’imbattable adversaire des Algériens fellagas en 1956-59, le général reconnu, l’homme politique en 1975-1988, puis la mémoire vivante de l’armée française jusqu’à sa mort en 2010, symbole d’une époque aujourd’hui en train de mourir. Magnillat, devenu quelques temps aide de camp du général Zeller et ayant participé à Suez en 1956 comme officier de presse, prend la tête du 3ème RPC en 1958 pour s’illustrer grandement jusqu’en 1960. Il démissionne finalement en 1963 mais restera très impliqué dans des activités associatives d’anciens combattants jusqu’à sa mort en 2006. Bigeard lui rendra un vibrant hommage : « Sans Bernard, je n’aurai peut-être pas été Bigeard… ». Le capitaine Tourret connut, lui, une très belle mais brève ascension : chef de bataillon en 1953, il s’illustre à Dien Bien Phu à la tête du 8ème BCP puis rejoint l’Algérie en 1957 pour y superviser les parachutistes lors d’opérations spéciales. Promu général, il commande la 10ème division parachutiste en 1961 année où il prend part au putsch des généraux à Alger ce qui lui vaudra une mise aux arrêts puis une légère disgrâce avec un poste en Mauritanie en 1962-1964 date à laquelle il démissionne de l’armée. Le lieutenant Pierre Porcher connaît lui aussi l’Algérie avant de terminer sa carrière en 1981 comme général de brigade ; décoré en 2014 grand-officier de la Légion d’honneur, il dédia cet honneur « aux jeunes qui servent aujourd'hui sur nos théâtres d'opérations. Ils méritent notre estime. » Il est décédé en mai 2019 dernier à l’âge de 95 ans. Magnifique carrière que celle du lieutenant Lucien le Boudec. Promu après Tu Lê, il commande la 6ème CIP du 6ème BPC à Dien Bien Phu où il s’illustre en y étant blessé quatre fois. Prisonnier pendant plusieurs terribles mois, il revient pour enchaîner les missions et commandements au sein de l’arme des parachutistes : Algérie, Chypre, Sénégal, Madagascar, Tchad pour finir général de brigade en 1980. Il meurt en 2013, à 90 ans, honoré par tous les présidents de la Vème République qu’il a vu passer. Il est également notamment reconnu pour avoir été le président d’honneur de l’amicale du 6ème RPIMa entre 1984 et 1994. Pierre Laizé, le gardien du col de Khao Pa, se distinguera de nombreuses autre fois en Indochine avant d’être rapatrié, fin 1953, pour blessures à répétition. Employé en Algérie avec le 13ème Dragons parachutiste où il multiplie les actions d’éclat au sein des compagnies sahariennes dans le désert algérien en 1956-1959 et 1961. Ayant rejoint la DGSE, il s’illustre dans un nouveau type de combat, celui d’agent de renseignement à Prague en 1965 avant de prendre sa retraite en 1980. Jusqu’à sa mort en 2008 à 79 ans, il œuvre pour les grands blessés de guerre et l’Union Nationale des parachutistes section Languedoc. On ne peut finir sans citer l’héroïque adjudant Peyrol qui, il y a de cela, un peu plus d’un an, en 2018, faisait encore la fierté d’Arrigny, petit village de la Haute-Marne, où il s’est établi depuis plusieurs dizaines d’années. Âgé d’alors 102 ans, le sauveur providentiel du 6ème BCP, était l’objet de nombreux hommages : on a pas oublié le chef de partisan qui avait accepté de se sacrifier pour Bigeard et les siens. Notons que lui et Bigeard conservèrent une longue amitié après les événements de 1952.
Coté vietnamien, on ne peut ne pas évoquer le parcours du général Giáp. Mort en 2013 à l’âge de 102 ans, il aura, durant toute la seconde moitié du XXème siècle, acquis la notoriété de l’un des meilleurs général de l’ère moderne, l’un des seuls représentants militaires du Tiers-Monde à avoir pu infliger une défaite à des pays occidentaux : la France en 1954, les Etats-Unis en 1975 lors de la guerre du Vietnam. Du général Salan au général américain Westmoreland, tout le monde sut reconnaître et admirer ses talents. Mais le vrai adversaire des Français à Tu Lê, le colonel Lê Trong Tan, connut lui aussi un destin exceptionnel. Promu pour ses victoires à répétition que ce soit contre les Français ou bien les Américains à partir de 1965, il est destiné à connaître la consécration lorsqu’en 1975, il s’empare du palais de Saigon entérinant la victoire définitive du Vietminh sur le camp américain. Il meurt en 1986 auréolé d’un prestige immense dans son pays. Celui que l’on devait surnommer le Yukov Vietnamien la joue avec Giáp comme le meilleur général vietnamien de l’ère communiste et de l’aveu même de Giáp, c’était bien Lê Trong Tan le meilleur.
Pour terminer cet article, j’aimerais citer les paroles d’un officier vietnamien, coté vietminh, en retraite qui avait gardé une correspondance avec un de ses vieux ennemis, devenu un ami, le général Bigeard. Voici ce qu’il lui écrivait en 2004 : « Si cher Ami, que vous dirais-je d’autres à propos de nos deux pays ? Nous nous aimons et cette guerre peut être considérée comme…un divorce forcé…On se remariera…Puisse ce second mariage revenir à nous le plus tôt possible !

Signé : Votre frère. »

 

 
Raphaël Romeo
 

Bibliographie :

  • Augarde Jacques, La Longue Route des Tabors, Paris, 1983.
  • Bigeard Marcel, Pour une parcelle de gloire, Paris, 1975.
  • Bigeard Marcel, De la Brousse à la Jungle, Paris, 1994.
  • Bigeard Marcel, Paroles d’Indochine, Paris, 2004.
  • Bergot Erwan, Bataillon Bigeard, Paris, 1977.
  • Fall Bernard, Guerres d’Indochine, Paris, 1965.
  • Giáp Vỡ Nguyên, Mémoires 1946-1954, tome 2, Fontenay-sous-Bois, 2004.
  • Magnillat Bernard, Les Roses de Pa Kha, Paris, 2011.
  • Salan Raoul, Mémoires, Tome II, Le Vietminh, mon adversaire, Paris, 1971.
  • JMO (Journal de Marche et des Opérations) du 6ème BCP rédigé par le lieutenant-colonel Langlais.
  • Valette Jacques, Salan contre le Viêt-Minh, Pays Thaï et Laos, 1952-1953, Paris, 2011.
  • Thirion René, Les dernières heures de Nghia Lo, récit présenté par son fils Daniel Thirion dans le Bulletin de l’Union des Marins de Lorraine
  • Tín Bùi, Following Ho Chi Minh : The Memoirs of a North Vietnamese Colonel, Hawaï, 1995.
  • Site pour les témoignages du lieutenant Le Boudec et des caporaux Piers et Rivet.

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