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Avril 1836 : le Texas gagne son indépendance !

Le siège d’Alamo et la bataille de San Jacinto

« Demain, lorsque vos recrues viendront se plaindre et pleurnichez, vous leur direz ceci : qu’en cet instant, 197 de leurs camarades, de leurs voisins, tous du Texas eux aussi, livrent un combat désespéré dans une petite église en ruine sur le Rio Bravo pour leur gagner un temps précieux au prix du sang. » (Général Sam Houston, le 5 mars 1836, dans le film The Alamo , 1960 de John Wayne)

 

21 avril 1836….Dans une plaine marécageuse baignée par la rivière San Jacinto, non loin de l’actuelle ville de Houston, 800 hommes attendent patiemment que leur chef, le bouillant général Houston donne l’ordre, tant attendu, d’attaquer le camp mexicain. Aujourd’hui, nul besoin d’ordres ou de stratégie : on allait courir sus au Mexicain avec un seul cri dans la tête et dans les cœurs. Poussé par des centaines de voix et répercuté par le vent de ce mois de printemps, ce cri s’élève comme pour assurer les volontaires texans de leur victoire certaine sur des Mexicains surpris au sortir du lit. Ce cri était né il y a près d’un mois lorsque les volontaires de l’armée de Sam Houston avaient appris que, pour arrêter l’armée mexicaine du général Santa Anna, moins de 200 de leurs frères, camarades, compatriotes et amis avaient décidé de se faire tuer jusqu’aux derniers dans une mission abandonnée portant le nom d’El Alamo. Et depuis, un seul cri, comme à l’unisson, animait les cœurs texans : « Souvenez-vous de l’Alamo ! »

 

Un vent de liberté souffle…

Le 4 octobre 1824, est proclamée la République du Mexique grâce à la victoire finale sur les Espagnols. Un évènement majeur mais contesté dans certaines provinces où un besoin d’autonomie se fait immédiatement sentir. Notamment dans l’une des provinces orientales du territoire : le Texas. Un état, en effet, qui, malgré sa population majoritairement hispanique, voit, durant les années 1820, un afflux de colons en provenance des Etats-Unis voisins à la recherche d’une nouvelle vie dans ces plaines immenses où tout est à construire. Or, à partir de 1829-1830, des frictions de plus en plus importantes ont lieu entre Texans et autorité mexicaine. Des frictions qui dégénèrent en conflit ouvert dès 1832 avec des graves rixes entre soldats mexicains et miliciens texans. Pour parer à l’escalade des violences, Stephen Austin, avocat de formation et représentant de facto des colons depuis des années, se décide à présenter une constitution autonomiste au gouvernement de Mexico. Mais rien n’y fait et cela s’envenime : Austin est mis en prison et de nouvelles troupes mexicaines prennent le chemin du Texas en 1835 pour balayer le gouvernement provisoire texan dans sa capitale de San Antonio de Béjar. C’en est trop et alors que les fantassins du général mexicain Cos entrent dans Béjar, le 16 août 1835, les Texans prennent les armes. Austin est relâché pour apaiser les tensions mais celui-ci ne fait qu’organiser le mouvement. Des chefs sont désignés dont notamment Sam Houston, 42 ans, député et ancien militaire de l’US Army : il prend la tête de la milice. On attend plus que l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres : elle arrive avec la décision du gouverneur mexicain de la ville de Gonzalès de retirer le canon que la milice de la ville possédait : les Texans les attendent avec le célèbre slogan : « Venez et prenez-le ! » . Cet ‘’incident’’ de Gonzalès, le 2 octobre 1835, où deux soldats mexicains sont tués, marque le véritable début de la guerre d’indépendance du Texas. En quelques semaines, les troupes mexicaines sont chassées de tout le territoire. Le 10 octobre suivant, le presidio de Goliad, sur la côte caraïbe, est capturé par les Texans. Les Mexicains ne se terrent plus que dans la ville de San Antonio devant laquelle les Texans arrivent à la fin octobre. Un siège épique se met en place mais le 09 décembre, les 650 Mexicains de Cos doivent capituler devant les 450 rebelles Texans. Cet affront se doit être lavé pour les Mexicains. Dans cette optique, à la fin de l’année 1835, ce n’est pas un simple général qui se met en route pour affronter les Texans mais le généralissime des armées mexicaines et président à vie depuis plus de 2 ans, Antonio Lopez de Santa Anna. Agé de 41 ans, sa réputation n’était plus à faire : héros absolu de l’indépendance du Mexique contre les Espagnols, invaincu en bataille rangée sur le continent américain, il mène depuis quelques années le pays d’une main de fer. Il vient d’écraser plusieurs rébellions dans le Mexique central et se montre bien décidé à frapper un grand coup contre ces imprudents Texans.

 

Tenir à El Alamo !

William Barrett Travis

Notre premier héros est né le 1er août 1809 dans l’état de Caroline du Sud. Très bien éduqué, aussi bien en grec, latin que mathématiques, le jeune Travis se voit à l’étroit dans la vie de fermier que lui propose son cadre familial et décide de gagner la ville pour y étudier le droit. Marié à 20 ans, père à 21, juriste à 22, Travis brûle les étapes mais son activité d’avocat ne lui permet pourtant pas de vivre. Un drame arrive alors selon certains rapports : il aurait découvert un adultère de son épouse et serait allé tuer l’homme qui l’a trompé. Il décide alors de tout quitter, femme et enfant, pour changer de vie (son jeune fils le rejoindra néanmoins au Texas). Des dettes importantes expliqueraient aussi ce brusque changement de vie. C’est alors qu’il entend parler de ce lointain Texas où de nombreux de ses concitoyens émigrent pour prendre des terres grâce à la spéculation mise en place par les Mexicains. On aura bien besoin d’un avocat dans ces contrées ! Et Travis part donc pour le Texas où il arrive en mai 1831. Il y fait tout de suite une rencontre décisive en la personne du fameux Stephen Austin qui lui offre des terres mais aussi une place de formateur de la milice texane : la carrière militaire de Travis est lancée.

 

Jim Bowie

James Bowie, né le 10 mars ou avril selon les versions 1796, est le prototype parfait de la tête-brûlée. Ce solide gars du Kentucky, élevé en Louisiane, participait déjà à la guerre contre les Anglais en 1812 à pas même 16 ans. Libre de choisir sa propre voie, Bowie fricote un temps avec le célèbre corsaire français du Bayou de Louisiane, Jean Lafitte avant de trouver un moyen d’arnaquer l’administration fédérale en falsifiant des documents pour prouver qu’il était le possesseur de certaines terres en Louisiane. Il se taille déjà une solide réputation de bagarreur mais c’est la date du 19 septembre 1827 et l’épisode du Sandbar Fight qui le font rentrer dans les annales. Ce jour-là, deux hommes se rencontrent en duel mais celui-ci va dégénérer en bataille rangée entre les deux factions : Bowie, malgré quatre graves blessures, se distingue supplantant tous ses adversaires faisant notamment usage du couteau qui fera sa renommée. Les années 1827-1830 sont difficiles pour Bowie car il accumule les dettes et les bagarres. L’appel du Texas se fait alors entendre pour celui que l’on appelle alors le Frontierman , l’homme de la Frontière, le Pionnier. Il part en 1830 et trouve bien vite moyen de se faire un nom au sein de la grandissante communauté américaine du Texas mexicain. Surtout, son coup de maitre : son mariage avec la fille du maire de la ville de San Antonio de Béjar. Malheureusement pour lui, ce mariage relativement heureux se finit assez tragiquement puisque son épouse décède du choléra quelques temps après. Il s’occupe maintenant de mines et orne son palmarès d’un féroce combat au corps-à-corps contre un Indien qui voulait attaquer sa mine ; d’autres combats au couteau suivent. La réputation de Bowie parvient finalement jusqu’aux oreilles de Stephen Austin qui, en août 1832, lui confie une mission bien délicate : châtier des soldats mexicains ayant attaqué des civils texans à Nacogdoches. C’est fait avec grand succès et sa popularité ne va aller que grandissante. Malgré un intérêt limité pour la politique, Bowie, devenu grand propriétaire terrien mexicain, est élu par les Texans chef de la milice avec Sam Houston lorsqu’en 1835, l’insurrection se déclare contre les Mexicains. Bowie fait le travail avec brio : avec seulement 80 hommes, il se porte à San Antonio où il surprend l’avant-garde des troupes mexicaines du général Cos. C’est là que, lors d’un combat d’anthologie, son coup d’œil permet à la nouvelle armée texane de remporter une première victoire décisive. Les Mexicains doivent se replier dans l’Alamo et évacuer San Antonio : Bowie devient le héros texan par excellence.

Une petite mission religieuse transformée en forteresse

Le 09 décembre, les dernières troupes du général mexicain Cos capitulent dans le petit fort de Alamo près de San Antonio de Béjar. La mission religieuse de San Antonio de Valero, l’Alamo, est placée idéalement au centre du Texas. Contrôlant l’importante ville de San Antonio de Béjar, elle offre un point avancé majeur dans l’optique de prévenir l’arrivée de troupes mexicaine en provenance de la frontière. Dès la fin décembre 1835, Houston confie à un colonel de 48 ans, ancien des guerres américaines contre les Anglais et les Indiens, James C. Neill, artilleur de formation, le soin de tenir garnison à Alamo avec une centaine de volontaires. Tout ou presque est à faire pour mettre la place en état de défense et l’on savait que l’autre coté de la frontière, Santa Anna prépare énergiquement sa revanche rameutant tous les soldats possibles. Neill est fermement convaincu que l’on peut tenir à Alamo mais il fallait des renforts, de l’argent et de la nourriture : or, rien n’arrive étant donné que le Texas n’avait plus un dollar en caisse. Pour Sam Houston, la mission de Neill consisterait alors organiser l’évacuation du fort et à ramener les pièces d’artillerie qui s’y trouvent pour aller renforcer l’armée qu’il met en place au nord.

 

Or, tout change le 17 janvier avec l’arrivée de l’homme de confiance de Sam Houston, Jim Bowie. Venu avec une trentaine de volontaires, il doit donner son avis sur le maintien ou non des Texans à Alamo. Houston n’y est pas favorable car il veut concentrer ses troupes au maximum mais pour Bowie, il ne fait aucun doute que l’on doit rester : le fort permet de tenir la ville de San Antonio de Béjar mais surtout la seule vraie route du Mexique vers le nord. Pour protéger les troupes que Houston est à train d’assembler sur le fleuve Brazos plus de 250 kilomètres au nord-est, il est donc impératif de tenir l’Alamo car, comme le souligne Bowie, il n’existe pas d’autre point fortifié susceptible de ralentir la marche de Santa Anna lorsque celui-ci entrera au Texas. Il est donc décidé que l’on tiendrait l’Alamo : Bowie et Neill en font le serment. Quelques jours plus tard, l’arrivée du colonel William Barrett Travis avec une vingtaine de soldats réguliers de la milice texane allait donner un visage nouveau à la défense. Très vite, il apparait que les chefs ne peuvent s’entendre. S’opposant à Travis mais conscient de sa valeur, Neill décide de partir à Gonzalès le 11 février en laissant le commandement à Travis au détriment de Bowie qui, avec son expérience, avait la préférence de la garnison pour obtenir le commandement. On arrive alors à un compromis assez compliqué où Travis commande les miliciens et le fort tandis que Bowie conserve la main sur les volontaires. Travis va très rapidement imposer ses vues sur la façon de défendre l’Alamo. Pour cela, il peut compter sur des officiers secondaires assez compétents comme Almaron Dickinson, Green B. Jameson ou James Bonham. Le capitaine Dickinson, environ 35 ans, de Pennsylvanie et officier d’artillerie dans l’US Army, rejoint le Texas avec sa femme Susannah pour y faire fortune. Installé à Gonzales, ce jeune papa d’une adorable Angelina de moins d’un an, décide de rejoindre l’armée texane lors de la bataille de Gonzalès en octobre 1835 et a gravi les échelons pour devenir commandant de la vingtaine de pièces d’artillerie de l’Alamo. Green B. Jameson, 27 ans, ancien avocat du Kentucky émigré au Texas, a démontré ses qualités d’ingénieur en fortifiant comme il peut la mission d’Alamo. Enfin, James Bonham, 29 ans, originaire de Caroline du Sud et cousin éloigné de Travis, était une véritable forte tête : avocat n’hésitant pas menacer un juge de lui casser le nez s’il prenait une mesure injuste, il rejoint l’armée texane fin 1835 en organisant une unité de volontaires depuis la Louisiane. Très apprécié de Houston, il est nommé lieutenant de cavalerie et était l’un des émissaires entre Travis et Houston. Notons également le talentueux capitaine mexicain Juan Seguín, 30 ans, ranchero et chef des Tejanos , les Mexicains ralliés à la cause texane. S’étant grandement illustré dans le siège de San Antonio en décembre précédent, il rejoint le fort avec 14 volontaires.

 

L’arrivée de Davy Crockett

Le 08 février précédant, un autre renfort de choix rejoint la garnison puisque le célèbre Davy Crockett quitte la ville de San Antonio de Béjar, où il est arrivé deux jours plus tôt, pour l’Alamo. Après avoir festoyé comme il se devait dans une auberge de la ville, Crockett se décide à rejoindre le fort en compagnie d’une vingtaine de volontaire américains rameutés sur le chemin, dont la plupart des solides gars de son Tennessee natal, tous des tireurs hors pair. Que vient faire le plus célèbre trappeur des Etats-Unis d’Amérique dans ce combat désespéré ? Né le 17 août 1786 dans le Tennessee, cet homme de près de 50 ans a connu bien des aventures. Engagé dans les guerres contre les Indiens Creeks avec le futur président Andrew Jackson en 1813-1817, Crockett avait pendant près de 20 ans mené une carrière politique au service du camp libéral et en 1835, il était quasiment candidat à l’élection présidentielle pour succéder au conservateur Jackson, son ancien général. Belle carrière pour ce trappeur de la campagne du Tennessee dont la légende disait qu’il aurait tué 105 ours en une seule saison ! Mais de mauvaises manières électorale le font évincer au profit de Jackson et il se dégoute complètement de ce combat : il décide de rejoindre le Texas et sa lutte le 1er novembre 1835. Parti de Memphis, il descend au sud, par la Louisiane et atteint bientôt Nacogdoches, début février 1836 : là, Sam Houston offre à Crockett de le rejoindre mais celui-ci ne peut supporter Houston, un ancien proche d’Andrew Jackson. Aussi, apprenant que non loin de là, à Alamo, le commandant Travis a contrevenu aux ordres de Houston en conservant le fort, Crockett décide de rejoindre l’Alamo. Étrange destin pour celui dont la devise était : « Sois sûre de prendre la bonne décision et ensuite fonce ! »

 

Santa Anna est là !

Le 22 février au soir, il ne reste plus que 10 hommes pour tenir garnison à l’Alamo : la quasi-totalité des hommes sont allés fêter à San Antonio l’anniversaire de George Washington. Pour une fois, Bowie n’a pu les accompagner : une fièvre violente commence à l’affaiblir, elle ne va plus le quitter. Personne ne se doute que l’armée de Santa Anna pourrait troubler la fête puisqu’on l’imagine encore assez loin. Selon Travis, on n’aurait pas de nouvelles de Santa Anna avant mi-mars. C’est méconnaitre la hargne du generalissimo qui, depuis le mois de novembre, médite sa revanche. Il a ainsi réuni plus de 6000 hommes et à la fin du mois de janvier, celui que l’on surnomme le Napoléon de l’Ouest , entame sa marche. Elle est difficile pour des soldats mexicains, la plupart des conscrits, car on doit affronter la neige des sierras et surtout les raids des Indiens Comanches mais le 16 février, le corps principal de l’armée mexicaine traverse le mythique Rio Grande, frontière entre Texas et Mexique, à moins de 230 km de San Antonio. Quelques jours plus tard, le 21 février, les avant-postes de Santa Anna atteignent déjà la rivière Medina n’étant plus alors qu’à une trentaine de km de San Antonio : Santa Anna a donc devancé les estimations de Travis de près d’un mois ! Profitant de l’effet de surprise, Santa Anna prévoit même de porter un raid de cavalerie aux conséquences dévastatrices sur les Texans alors en train de faire la fête à San Antonio mais une averse soudaine rend la rivière Medina infranchissable sauvant les Texans.

 

Le 23 février 1836, dès les premières heures de la journée, les habitants de San Antonio commencent à fuir : Travis, alerté, devient nerveux et fait poster un homme dans la plus haute tour de l’église de San Antonio. On attend. Des cavaliers sont envoyés en éclaireurs. On attend toujours et puis vers 14h30, c’est la nouvelle tant redoutée : les Mexicains sont là et en très grand nombre. Plus d’un millier et ce n’est qu’une avant-garde. Travis doit admettre son erreur mais surtout, il lui faut prendre ses dispositions pour un siège en catastrophe. En effet, on ne dispose d’aucune réserve de nourriture dans l’Alamo ! On en trouve comme on peut et dans l’après-midi de ce 23 février environ 150 Texans se dépêchent au maximum pour faire rentrer bétail et grains dans le fort. En fin de journée, les Mexicains arrivent à San Antonio : Santa Anna en fait partie. Voulant intimider les Texans, il fait hisser un drapeau rouge à la signification claire : il n’y aura pas de prisonniers en cas d’assaut. Il envoie ensuite des émissaires tenter de négocier une reddition mais lors d’un épisode fameux, Travis les reçoit en faisant tirer la pièce lourde du fort tuant deux officiers mexicains selon Santa Anna.

 

Un extrait du film de 1960 de John Wayne

Bowie, plus prudent, envoie l’ingénieur Jameson voir Santa Anna en son nom mais celui-ci refuse de le recevoir. Apprenant cela, Travis enrage contre Bowie car il s’estime le seul qui commande.

 

Santa Anna commence à prendre ses dispositions pour asphyxier l’Alamo : une batterie lourde s’installe à San Antonio même avec des mortiers pour débuter le bombardement, des unités de cavalerie contournent le fort par le nord pour couper les routes…Néanmoins, certains hommes arrivent encore à passer dans les deux sens : Travis envoie ainsi des messagers à Gonzalès et surtout à Goliad pour réclamer l’aide du colonel Fannin et de ses 400 hommes tandis qu’à la nuit tombée, le dernier renfort de la garnison arrive. Gregorio Esparza, mexicain rallié à la cause texane, fidèle de Bowie depuis les premiers combats, se décide à rejoindre le fort avec sa famille : arrivé de nuit, il doit escalader le mur d’enceinte avec sa femme et sa fille car on ne lui a pas ouvert les portes.

Les 13 jours de gloire de l’Alamo ont débuté.

Ils sont encerclés

Le lendemain 24 février, Travis confie à un messager un pli qui devait le rendre célèbre : sa fameuse lettre adressée au « Peuple du Texas et à tous les Américains du Monde » :

Chers concitoyens et compatriotes Je suis assiégé par un millier voire plus de Mexicains sous le commandement de Santa Anna – J’ai soutenu un bombardement continuel et une canonnade depuis 24 heures et je n’ai pas perdu un seul homme – L’ennemi a demandé une capitulation sans conditions autrement la garnison serait passée au fil de l’épée si le fort était pris – J’ai répondu par un tir de canon et notre drapeau flotte toujours fièrement sur nos remparts – Je ne me rendrai ou ne retraiterai jamais. Je vous conjure donc, au nom de la Liberté, du patriotisme et de tout ce qui est cher au caractère américain de venir à notre aide avec la plus grande promptitude. L’ennemi reçoit des renforts jours après jours et il est probable que son nombre passe à 3 ou 4000 d’ici quelques jours. Si cet appel n’est pas entendu, je suis déterminé à me défendre moi-même aussi longtemps que possible et à mourir en soldat n’oubliant jamais son propre honneur et celui de son pays – La Victoire ou La Mort.
 

Pendant ce temps, Santa Anna mène des reconnaissances vers le fort et envoie une troupe à moins de 400 mètres de l’Alamo pour traverser une rivière sur son flanc : elle est accueillie par des feux précis des défenseurs du fort notamment de Davy Crockett lui-même qui abat un homme à une distance inouïe. Les Mexicains profitent alors de la nuit pour mettre en place deux batteries supplémentaires. Ils savent qu’ils ont tout leur temps et les renforts ne cessent d’arriver : 600 hommes le 24, près de 1000 en approche pour les jours suivants. La journée du 25 février commence comme celle du 24 : les Mexicains tentent des approches pour établir des batteries toujours plus près du fort mais cette fois-ci, c’est une compagnie entière de chasseurs à pied (250-300 hommes) qui franchit la rivière près du fort et s’installe à moins de 100 mètres des murs de l’Alamo, s’abritant dans de vieilles huttes. C’est l’alarme dans le fort ; on croit au prélude de l’assaut général ! Travis prend vite ses dispositions : quelques volontaires sortiront du fort pour incendier les huttes, ils seront couverts par les canons du capitaine Dickinson et les hommes de Crockett. Tout est rapidement exécuté : l’artillerie de Dickinson crache à mitraille et Crockett et ses gars font merveille par la précision de leurs tirs. Les Mexicains sont délogés et retraitent, 6 des leurs tués. Les Texans exultent ! Travis pouvait notamment écrire à Houston : « L’Honorable David Crockett a été vu sur tous les points encourageant les hommes à faire leur devoir » . Joie de courte durée car les Mexicains profitent de l’après-midi pour installer deux nouvelles batteries, l’une à 300 mètres, l’autre à 900 mètres du fort : le bombardement constant peut ainsi s’intensifier.

 

Ce 25 février voit Bowie définitivement s’aliter : vaincu par la fièvre, il ne peut plus tenir debout. Travis assume le commandement désormais seul d’autant que l’un de ses meilleurs officiers, le capitaine Seguín, vient de quitter le fort. En effet, c’est lui à qui l’on a confié la charge de porter les missives de Travis car on lui fait le plus confiance en raison de sa maitrise de la langue espagnole. Bowie, conscient qu’il en fera bon usage, lui donne son cheval connu pour être le plus rapide du fort : Seguín arrivera, non sans mal, à traverser les lignes.

Ce dernier atteint Gonzalès pour porter la nouvelle officielle du siège de l’Alamo : celle-ci se répand comme une trainée de poudre. Immédiatement, on envoie un courrier pour prévenir Sam Houston dans le nord. Spontanément, des notables se proposent d’organiser des renforts pour l’Alamo : on se donne rendez-vous à Gonzalès depuis presque tout le Texas libre. Dans le même temps, le colonel Fannin sort de Goliad, à 160 km de l’Alamo, avec 350 hommes pour porter secours à Travis mais se voit confronté à de trop nombreux problèmes : sa colonne de fantassins doit parcourir un trop long chemin, les approvisionnements sont trop faibles et surtout les colonnes mexicaines rodent. Le général Urrea arrive depuis le sud tandis que Santa Anna a envoyé plus de 800 dragons à sa rencontre : Fannin juge qu’il ne pouvait que rentrer à Goliad. Quelques temps après, James Bonham sort de l’Alamo pour essayer de rejoindre Fannin et de le persuader de venir à la rescousse de Travis : on attend beaucoup de son retour.

 

Les journées des 26, 27 et 28 février se passent de manière similaire : les Mexicains bombardent en continu (près de 200 boulets tombent dans le fort dans ce laps de temps) et les Texans tirent à vue sur tout ce qui se montre à moins de 200 mètres : Travis a donné ordre d’économiser la poudre des canons mais Crockett et ses hommes ont le droit, eux, de tirer car on connait la précision de ces gars du Tennessee.

Pendant ce temps, dans tous le Texas et au-delà, les renforts s’organisent pour venir à l’aide des assiégés de l’Alamo. Partout, ce sont des volontaires : fermiers, cowboys, notables, commerçants, qui abandonnent tout pour aller donner le coup de main à leurs compatriotes. Les journaux américains de la Nouvelle-Orléans et jusque dans les villes de l’est relaient la lettre de Travis qui a un effet moral énorme. Les volontaires les plus nombreux et les plus proches sont à Gonzalès, environ à 110 kilomètres du fort. Mais les initiatives personnelles ne sont nulle part suivies par les autorités et l’on manque de tout pour avoir une vraie organisation. Il faut attendre. Or, le 27 février, la nouvelle tombe à Gonzalès : Fannin ne bougera pas de Goliad. C’est la stupeur et pour certains, c’est intolérable. C’est le cas de George C. Kimble, pennsylvanien de 33 ans et colon depuis plus de dix ans à San Antonio. Pour lui, c’est une affaire personnelle qu’il veut régler : il avait mis en place une petite entreprise avec son bon ami, Almaron Dickinson et à présent, il se sent un devoir de venir le sauver. Alors, il motive les hommes, parcourt les rues : 25 le suivent, ce sera toujours ça. En sortant de la ville, 7 de plus rejoignent. Kimble et ses 32 volontaires, surnommés les 32 Immortels , vont arriver à percer les lignes mexicaines et à rentrer dans l’Alamo aux premières lueurs du 1er mars, véritable exploit : pour Travis, c’est tellement peu mais 32 hommes motivés, on ne crache pas dessus !

Le 28 février, Santa Anna manque de peu d’être abattu par le feu des Texans, lors d’une reconnaissance un peu trop imprudente. La légende voudrait que ce soit Crockett lui-même qui ait failli atteindre le generalissimo .

Le 02 mars, les Mexicains poursuivent leurs mouvements de troupes pour encercler totalement le fort mais rien de bien marquant ne se passe ce jour-là. L’Histoire se joue ailleurs puisque dans la petite ville de Washington-sur-le Brazos, à plus de 250 km au nord, la convention texane proclamait l’indépendance du pays : le Texas était né ! Mais l’accouchement allait être sanglant.

 

Fannin ne viendra pas !

Le 03 mars, James Bonham, après mille dangers, arrive à rentrer de nouveau dans l’Alamo vers 11 heures : il apporte la terrible nouvelle, Fannin ne viendra pas. Travis envoie aussitôt un nouveau messager réclamer du renfort à Gonzalès. Mais il perd complétement espoir et entrevoit la fin. Aussi, il donne également à son émissaire le soin de faire parvenir une lettre personnelle à l’un de ses amis. On pouvait y lire : « Prends soin de mon petit garçon. Si le pays était sauvé, je lui ferais une fortune immense mais si l’on était vaincu et que je devais mourir, la seule chose qu’il aura de moi sera le souvenir d’être le fils d’un homme mort pour sa patrie. »

Dans le même temps, Santa Anna voit des renforts arriver : plus d’un millier d’hommes ! Les Mexicains sont, à présent, 2400 devant le fort. Le bombardement recommence de plus belle notamment sur les murs nord du fort qui sont les plus fragiles puisque de simples remblais de terres. Travis et Jameson s’inquiètent : si les Mexicains se donnaient la peine, ils pourraient créer une immense brèche dans ce mur. Jameson, l’ingénieur, a fait tout ce qu’il pouvait les nuits précédentes, avec quelques volontaires, pour colmater les points fragilisés dans ce mur mais l’on vient à manquer de matériaux. Des nouvelles inquiétantes d’autant que dans l’après-midi du 3, les Mexicains installent une nouvelle batterie faisant directement face à ce mur du nord.

Dans la soirée du 3, Travis décide, encore une fois, de faire sortir des hommes pour aller, si possible, chercher Fannin. Trois hommes sont désignés : Crockett est volontaire. La nuit venue, ils arrivent à franchir les lignes mexicaines pourtant resserrées et parcourent plus de 30 km dans la nuit. Au petit jour du 4, ils tombent sur une troupe de 50 Texans de Fannin : ce dernier aurait-il changé d’avis ? Non ! Ils s'agit des volontaires de la Nouvelle-Orléans qui ont décidé de désobéir aux ordres de Fannin et de continuer vers l’Alamo coute que coute ! Guidés par Crockett, ces hommes arrivent alors en vue de l’Alamo mais la cavalerie mexicaine fait irruption et donnent la chasse : une vingtaine d’hommes peut tout de même rentrer dans le fort avec Crockett, d’autres doivent s’enfuir dans la nature. Il s’agissait là des derniers renforts de l’Alamo.

Le jour suivant devait décider du sort de l’Alamo. En effet, vers environ 16 heures, Santa Anna convoquait tous ses officiers pour leur annoncer la nouvelle : l’assaut serait pour bientôt ! On lui rétorque qu’il vaudrait mieux attendre des pièces lourdes arrivant dans deux jours, que l’on risque de perdre beaucoup d’hommes…Rien n’y fait : Santa Anna veut sa victoire écrasante pour redorer son blason et affirmer son autorité politique chancelante.

« Ici, derrière ces remparts, vous avez gagné dix précieux jours pour Houston… » (Travis [Laurence Harvey] dans Alamo, 1960)

Le 05 mars, à 10 heures, après des jours de bombardement intensif, l’artillerie mexicaine reçoit l’ordre de cesser le feu. Les Texans peuvent, enfin, baisser la garde…et tomber dans le piège de Santa Anna. En effet, pour préparer son attaque du lendemain, celui-ci fait cesser son feu pour donner l’illusion aux Texans qu’ils pourraient prendre du repos après des jours à ne pas fermer l’œil à cause du feu de ses pièces.

Travis n’est pourtant pas dupe et pressent que ceci ne veut rien dire de bon. C’est là que se placerait un des épisodes les plus emblématiques du siège : Travis ordonne de réunir toute la garnison sur la place centrale du fort. Il apprend que Fannin ne viendra plus et explique aux hommes que ceux qui voudraient quitter le fort sont libres de le faire : on ne pourra le leur reprocher étant donné les efforts qu’ils ont déjà fait depuis dix jours. La légende veut qu’il aurait tracé une ligne sur le sol pour délimiter ceux qui restent ou qui partent. Tous franchirent la ligne avec lui dont Bowie qui, ne pouvant se déplacer sur sa litière, demande que Crockett l’aide. Un seul homme aurait décidé de quitter le fort mais cela n’est pas vérifié.

L’extrait du film de 1960 de John Wayne, un passage avec une version différente mais très poignant

 

Pendant que se passent ces évènements mémorables, Santa Anna peaufine son plan d’attaque : quatre colonnes vont assaillir l’Alamo sur ses quatre cotés. Le général Cos, celui qui doit venger la honte de la capitulation de l’an passé, mènera 350 hommes sur le mur du nord, à ses côtés, le colonel Duque avec 400 soldats. Le colonel Romero et 400 fantassins s’occuperont du mur est tandis que le colonel Morales et 125 soldats progresseront au sud pour s’emparer des palissades du mur sud à côté de la chapelle. 500 cavaliers se tenaient prêts à intervenir dans la plaine tandis que Santa Anna gardait 400 grenadiers, son élite, en réserve.

Le 06 mars 1836

Les premières heures du 06 mars 1836. Tout semble calme dans l’obscurité de la plaine texane. Trois sentinelles texanes, postées en avant du fort par Travis, ne se doutent pas qu’autour d’elles des centaines de soldats mexicains rampent en direction du fort en attendant l’ordre d’attaque. Quelques minutes après, les trois Texans sont égorgés par les éclaireurs mexicains. Les colonnes se mettent en place. Lentement. Surement. On transporte les échelles sans faire le moindre bruit. Les soldats ne sont équipés que de leur fusils et de leur cartouchières pour faciliter les déplacement. Les vétérans encadrent les jeunes recrues. La nuit sans lune permet de masquer le mouvement d’ampleur. 2300 Mexicains s’apprêtent à déferler sur l’Alamo. Le plan de Santa Anna marche à merveille.

Il est environ 5h30 lorsque les colonnes mexicaines accélèrent la marche ; des soldats, inexpérimentés, fébriles et impatients crient alors : Viva Santa Anna ! C’est l’alerte générale coté texan ! Les fusils crépitent dans le noir, les hommes, réveillés en sursaut, courent aux postes, les artilleurs de Dickinson se jettent sur leurs pièces les remplissant avec tout ce qui contient du métal…Travis, réveillé par son esclave noir Joe, n’a que le temps d’enfiler une veste de treillis, de prendre un pistolet, son sabre et se rue à l’extérieur en direction du front nord. Crockett va vite disposer ses tireurs du Tennessee au front sud près de la chapelle. Les non-combattants se réfugient dans la chapelle. Dans sa petite chambre, Jim Bowie, cloué au lit par sa fièvre, regarde, anxieusement, son couteau posé sur sa table de chevet et cherche à discerner les bruits venant de l’extérieur.

Travis, passant sur la place centrale, rameute tout son monde au cri de : « En avant les enfants, les Mexicains sont là, nous allons leur faire vivre l’Enfer ! » Il encourage également le groupe des Tejanos en espagnol : « No rendirse muchachos ! » puis va se poster à la plateforme d’artillerie du mur nord alors que les colonnes de Duque et Cos s’approchent dangereusement, leurs échelles prêtes. Mais les Mexicains doivent rapidement faire face au feu déchainé des Texans qui emportent des dizaines des leurs. Leurs grandes masses offrent des cibles faciles : en quelques minutes, le colonel Duque est mis à terre, une compagnie entière de chasseurs à pied vole en l’air sous l’effet d’un tir à mitraille bien placé, les pertes s’accumulent…Le général Castrillon est envoyé par Santa Anna remplacer Duque mais sa colonne piétine. Certains Mexicains sont arrivés néanmoins à atteindre le parapet et commencent à grimper ; Travis et quelques hommes les reçoivent copieusement en les faisant dégringoler, à coups de sabre, de crosse, de pioche. Sur les autres fronts, la situation n’est pas brillante : la colonne de Romero doit dévier sa marche pour éviter les terribles tir de l’artillerie de Dickinson tandis que les hommes de Morales sont cloués sur place par les feux des batteries sud et des hommes de Crockett. Le premier assaut mexicain est un carnage. Hélas pour les Texans, les premières pertes sont irréparables. Travis, qui s’agite au sommet du rempart, le sabre haut, est une cible facile et un tir mexicain l’atteint mortellement. S’écroulant, il aurait eu le temps de planter son sabre dans le corps d’un officier mexicain avec qui il se battait en duel. Un héros s’en est allé. Malgré cette perte terrible, les Mexicains doivent refluer. Un second assaut immédiat n’a pas plus de succès et les trois colonnes, Cos, Castrillon, Romero se regroupent devant le mur du nord, éreintées après ce premier quart d’heure sanglant. Santa Anna, enragé par ces échecs et craignant une panique de ses troupes, fait avancer sa réserve et relance l’assaut. Cette fois-ci, le général Amador, second de Cos, trouve le point faible dans la défense du mur nord et escalade le mur entrainant ses hommes qui ouvrent alors une des poternes du mur nord. Amador, en quasi-disgrâce depuis les jours précédents, avait beaucoup à démontrer sous les yeux de Santa Anna : ce coup d’éclat change l’issue de l’affrontement. Dans le même temps, l’artillerie mexicaine fait voler en éclat des pans de ce mur nord si fragile : le mur du nord s’effondre, c’est l’halali. La batterie texane du front nord est capturée et retournée contre les baraques du fort : les défenseurs texans doivent refluer vers la chapelle et les barraques ouest. Voyant cela, les autres batteries texanes au sud et à l’ouest se retournent pour faire feu sur le flot de Mexicains arrivant par le nord ; la colonne du colonel Morales, au sud, profite du chagement de front des batteries pour escalader le remblais en terre et s’emparer des pièces les unes après les autres. L’Alamo est alors envahie au nord et au sud et les Texans survivants refluent vers les barraques ouest et la chapelle.

Nous sommes à peine plus de 6 heures du matin, le jour n’a pas encore paru mais déjà, la journée basculait dans l’immortalité. Maintenant que les Mexicains ont percé les murs et sont rentrés dans le fort, les combats individuels se multiplient. Dans les barraques, les Texans se battent en désespérés, ils savent qu’ils n’auront aucune pitié des Mexicains. Chaque chambre, chaque pièce, chaque fenêtre est le théâtre d’un horrible combat où l’on s’étripe à la baïonnette et où l’on s’égorge au couteau. La pièce de 12 livres de Dickinson est la dernière à faire feu depuis la chapelle. Celui-ci est allé voir une dernière fois sa femme qui s’abrite avec tous les non-combattants dans une pièce de la chapelle pour lui dire : « Mon dieu, les Mexicains sont dans nos murs, si tu t’en sors, veille sur mon fils ! » Les Mexicains de Morales ont pu s’emparer de la grosse pièce de 18 livres du front sud et vont la retourner contre la chapelle. Tous les Texans courent éperdus pour rejoindre la chapelle dernier point de résistance. Tous sauf les gars du Tennessee de Davy Crockett qui ont été coupés et sont à présent encerclés par les Mexicains près des palissades. N’ayant plus le temps de recharger leur fusils, cette vingtaine d’hommes se bat comme des lions, à coups de crosse, de couteau, de poings et les pertes mexicaines s’amoncèlent autour d’eux. Un géant avec son chapeau de fourrure, usant de son fusil comme une arme médiévale, emporte plus de 10 Mexicains dans la mort avant d’être percé par 20 coups de baïonnettes. Crockett, dans une image qui fera le tour du monde, pare les coups de baïonnette avec la crosse de son fusil mais bientôt les Mexicains le submergent : qu’est-il devenu ? A-t-il pu rejoindre la chapelle ? Ou bien est-il mort là comme certains l’ont confirmé autour des cadavres de 16 Mexicains ?

Dans sa chambre, Bowie a chargé ses pistolets et attend son heure, fébrilement. L’aurait-on oublié ? Non car bientôt, tout le fort est ‘’nettoyé’’ par les Mexicains : il ne reste plus que la chapelle et quelques chambres à réduire. Une soixantaine de Texans arrive pourtant à s’extraire de la nasse et à s’échapper par la porte ouest mais les cavaliers mexicains les attendent : pas un seul n’en ressortira vivant. Dickinson essaye de faire tirer sa pièce de 12 livres sur les cavaliers mais c’est inutile. Santa Anna l’avait promis : il n’y aura pas de prisonniers. La porte de la chambre de Bowie est fracassée par les Mexicains : une dizaine d’hommes se précipitent mais Bowie les attend, à présent relevé sur son lit, ne sentant plus la fièvre brulante qui le consume. Deux Mexicains sont abattus au pistolet puis s’emparant de son couteau légendaire, Bowie, d’un dernier geste rapide, entaille les deux suivants avant de succomber percé de multiples coups de baïonnettes.

Ils ne sont maintenant plus que 11 dans la chapelle avec Dickinson, autour de la dernière pièce texane. On retrouve James Bonham, Gregorio Esparza, un autre des Tejanos Toribio Losoja qui veut à tout prix protéger sa mère et ses trois enfants réfugiés dans la crypte. Les Mexicains font rouler la lourde pièce de 18 livres devant la porte de la chapelle pour la faire sauter et alors se précipitent à l’intérieur marchant sur les pans encore chauds de la porte défoncée. Dickinson abat son dernier boutefeu faisant cracher son canon de 12 livres…Une volée de Mexicains disparait dans la fumée, vite remplacée par une multitude d’autres…Les derniers Texans n’ont pas le temps de faire tirer leur mousquet que déjà le corps-à-corps à la baïonnette est engagé…ils tombent les uns après les autres : Dickinson, Bonham, Esparza…un texan blessé à mort essaye alors de ramper jusqu’à la réserve de poudre avec une torche mais il est abattu avant de l’atteindre. Un dernier texan est fusillé alors qu’il tentait de se cacher avec les femmes, un autre Tejanos est épargné car il jure qu’il n’était qu’un prisonnier des Texans. Le chirurgien Amos Pollard, défendant jusqu’au dernier moment ses blessés, est tué sur sa table d’opération. Les femmes et les enfants, comme l’avait promis Santa Anna, sont épargnées. De même pour Joe, l’esclave noir de Travis car Santa Anna veut montrer que les esclaves sont les ‘’amis’’ des Mexicains. La prise du fort d’Alamo se termine en moins d’une heure. Ce que Santa Anna devait appeler une ‘’petite affaire’’ prenait fin dans le sang de près de 200 Texans et d’environ 600 Mexicains tués et blessés soit le 1/3 de l’armée de Santa Anna…

Des témoins affirment que 5 ou 7 Texans s’étant rendus auraient été fusillés par Santa Anna ; d’aucuns disent que Crockett faisaient parti de ce nombre. Les généraux mexicains auraient même essayé de lui sauver la vie mais Santa Anna serait resté inflexible et aurait ordonné sa mise à mort immédiate. Cette version, comme beaucoup dans cet évènement, reste sujette à caution.

 

Souvenez-vous de Alamo !

Sam Houston tire parti de la résistance d’Alamo

Santa Anna tient enfin sa victoire éclatante, dans le sang, comme il le voulait. Il pense avoir suffisamment effrayé les Texans pour leur signifier que leur rébellion sera gravement punie. C’est tout le contraire qui va se passer. Le 11 mars, Sam Houston, ayant enfin obtenu les pleins pouvoirs des politiciens texans, arrive à Gonzalès pour y prendre la tête de près de 400 volontaires attendant pour secourir l’Alamo. C’est alors que des hommes arrivent annonçant la catastrophe ; Houston ne veut pas les croire mais bientôt le convoi des femmes et enfants arrive avec notamment Susanna Dickinson et il faut bien accepter la réalité. Pour Houston, la situation est maintenant très dangereuse : l’armée texane opérationnelle n’a plus que ses 400 hommes vite réduit à 350 hommes suites aux désertions en apprenant la nouvelle. Il lui faut vite retraiter vers le nord ; de nombreux civils le suivent. Le colonel Seguín et sa vingtaine de Tejanos à cheval forment une très efficace arrière-garde. Un grand mouvement d’exode commence : Gonzalès, Austin sont brulées pour les soustraire aux Mexicains. La situation se dégrade encore le 19 mars lorsque le colonel Fannin, se décidant enfin à sortir de Goliad, est pris au piège et se fait tragiquement massacrer entièrement avec ses 350 hommes alors qu’il s’était rendu. Si les Texans de Houston rouspètent de devoir retraiter constamment jusqu’aux confins nord de l’état du Texas, Houston leur rappelle qu’ils sont maintenant la seule armée à pouvoir encore défendre le Texas, aussi doivent-ils survivre avant tout. La seule armée ? Plus tout à fait…

En effet, la nouvelle de la tragédie d’Alamo, relayé par la presse texane puis américaine va faire le tour du continent en quelques semaines. D’abord dans les grandes villes de Louisiane comme La Nouvelle-Orléans, de l’Alabama comme Mobile puis remontant le Mississipi, Saint-Louis, Memphis dans le Tennessee de Crockett et enfin les grandes villes de l’est comme New York ou Philadelphie. Partout, l’opinion, qui s’enthousiasmait à ce siège depuis des jours grâce aux lettres de Travis, est brutalement choquée notamment en raison de la cruauté de Santa Anna. Tout ce que voulait démontrer Santa Anna en étant sans pitié va se retourner contre lui. Même le gouvernement américain décide de diriger des troupes sur la frontière avec le Texas. Au Texas, les habitants vont tous faire corps avec Houston mais surtout dans les grandes villes américaines, les volontaires affluent, les armes prennent la route du Texas et jusqu’aux femmes qui cousent des vêtements pour équiper les volontaires. En raison de la disparité d’origine des colons texans morts à Alamo, presque chaque grande ville connait une famille touchée de près ou de loin par un deuil. La perte la plus cruelle pour l’opinion est bien entendu celle du héros national David Crockett.

Le coup de dé de San Jacinto

Grâce à l’afflux de volontaires, l’armée de Sam Houston est remontée à près de 800 hommes. Mais elle est toujours poursuivie par Santa Anna en personne qui mène une avant-garde de 1500 hommes. Le 19 avril, celui-ci décide de camper dans la plaine de San Jacinto à moins de 160 km de la frontière avec la Louisiane américaine. Son armée de fantassins est épuisée après plus de 30 heures de marches ininterrompues. Il est allé tellement vite dans son désir d’en finir avec les Texans qu’il ne s’est pas rendu compte qu’il les a devancé. Houston l’a compris et sait que sa faible armée se place désormais entre l’avant-garde de Santa Anna et le gros des Mexicains encore à plusieurs journées de marche, 4000 hommes sous le général Filisola. Surtout Santa Anna s’est privé de sa cavalerie et de son artillerie. Une imprévoyance impardonnable pour un chef de guerre de son rang. Houston peut annoncer à ses hommes que l’on ne retraite plus mais que l’on va préparer un coup à ses Mexicains. Ses officiers préconisent de se retrancher et de les attendre : Houston a confiance en ses gars et ordonnent l’assaut surprise pour la journée du 21. Un seul mot d’ordre pour les troupes que l’on répercute d’officiers en officiers, de simples soldats en simples soldats : Souvenez de l’Alamo ! Souvenez-vous de Goliad ! Cela suffira.

Les Mexicains, surpris dans leur sommeil, sont écrasés en seulement 18 minutes par des Texans survoltés et ivres de rage vengeresse. Bien peu opposent de résistance face à la soif de sang des Texans qui massacrent littéralement les Mexicains. Les généraux et les colonels s’échappent parmi les premiers en courant dans les bois, des soldats se noient dans le lac proche, la plupart implorent la pitié en criant : « Moi, pas être à Alamo » …c’est la débâcle la plus totale : avec 600 tués, 250 blessés et 730 prisonniers, l’armée mexicaine de Santa Anna est détruite. Les Texans n’ont que des pertes minimes (11 morts et 30 blessés) excepté la grave blessure à la cheville de Sam Houston. Son coup de poker a fonctionné. Mais Santa Anna est introuvable.

Santa Anna est capturé

Le lendemain, une file de soldats mexicains prisonniers défile devant Houston et les Texans vainqueurs, lorsqu’un cri se fait entendre parmi eux… El presidente ! El presidente ! Perdu au milieu des soldats mexicains en guenilles, un petit homme, chétif et à l’allure maladive, tente alors de se cacher mais les Texans ont tôt fait de s’en emparer et on reconnait bientôt l’homme qui se cachait ainsi : Antonio Lopez de Santa Anna en personne. Conduit devant Sam Houston, il est vite contraint d’accorder tout ce que veulent les Texans en retour de sa vie sauve : de nombreux Texans n’attendait que l’ordre de l’exécuter mais Houston préfère tirer parti de cette capture. Quelques jours plus tard, Santa Anna signe un ordre d’armistice et d’évacuation du Texas par ses troupes, effectif le 14 mai par le Traité de Velasco. Lui-même est conduit en détention aux Etats-Unis, à Washington, d’où il ne reviendra qu’en 1837. Suivant les ordres de leurs général et épuisées par des intempéries calamiteuses, les troupes du général Filisola, malgré un avantage numérique toujours énorme, préfèrent retraiter et rentreront finalement au Mexique, dans la consternation générale, au mois de juin 1836. Dans le même temps, le 6 juin 1836, le capitaine Juan Seguín reprenait possession du fort en ruine de l’Alamo…

La prédiction de Travis s’était réalisée : « Nous leur ferons payer si cher la victoire qu’elle sera, pour eux, pire qu’une défaite

La république du Texas est née.

La route pour l’indépendance de facto du Texas était tracée et le 22 octobre 1836, Sam Houston était élu premier président de la jeune république. La France reconnaissait le nouvel état le 25 septembre 1839, le Royaume-Uni quelques temps après. L’épilogue de tout cela se situe en 1846 lorsque les Etats-Unis voisins décideront d’annexer la république du Texas provoquant une violente guerre contre le Mexique qui n’avait pas renoncé à reconquérir sa province perdue : les Etats-Unis, sortis vainqueurs en gagneront une extension territoriale immense avec des territoires comme le Nouveau-Mexique ou la Californie ouvrant la voie à la conquête de l’Ouest et au développement sans précédent d’une puissance appelée à diriger le monde le siècle suivant. Cette vaillante république aura finalement connu 10 ans d’existence. De nos jours, l’état du Texas est le second plus peuplé des USA avec près de 42 millions d’habitants et son économie la seconde du pays est la 12 ème du monde. Le Texas est le 1er état des USA pour les exploitations agricoles notamment le coton. Dans la ville de San Antonio de Béjar que ses plus de 2 millions d’habitants placent au 7 ème rang des USA, les activités vont bon train : pétrole, chimie, pharmaceutique, énergies durables, nucléaire, complexe militaro-industriel, voitures électriques, art contemporain…La mixité hispano-anglo-saxonne de la ville lui donne un dynamisme constant. Même la célébrissime équipe de basket des Spurs de San Antonio, celle de Tony Parker durant de nombreuses années, fait briller le nom de la ville. Une ville où chacun peut, chaque matin, passer devant un petit bâtiment en ruine perdu au milieu des gratte-ciel. Un petit bâtiment sans qui tout cela aurait été différent. Un petit bâtiment, vieille mission espagnole d’un temps révolu, dernier vestige d’un champ de bataille immortel, où il y a maintenant plus de 183 ans, une troupe de volontaires avait décidé de changer le cours de l’Histoire pour une cause qu’ils croyaient juste.

 

Raphaël Romeo
 

Bibliographie :

  • Edmondson, J.R., The Alamo Story-From History to Current Conflicts. 2000.
  • Hardin, Stephen L., The Alamo 1836 : Santa Anna's Texas Campaign, 2001.
  • Lindley Thomas Ricks Alamo Traces : New Evidence and New Conclusions, 2003.
  • Lord Walter, Alamo, 1961.
  • Todish, Timothy J, Todish, Terry, Spring, Ted, Alamo Sourcebook, 1836 : A Comprehensive Guide to the Battle of the Alamo and the Texas Revolution, 1998.
  • Wahlen Auguste, Mœurs, usages et coutumes de tous les peuples du monde, 1844.
  • Handbook of Texas Online.
  • TheAlamo.org : le site officiel de la bataille

Pour aller plus loin :

 

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