UNC section Montoise

Un Général Montois Sauve L’armée Britannique

Le général Bosquet à Inkerman le 05 novembre 1854

25 octobre 1854. Dans une plaine désolée de la lointaine Crimée russe, quelques centaines de cavaliers britanniques écrivaient l’une des plus belles pages de gloire des annales militaires lors de la fameuse Charge de la Brigade Légère, action si souvent mise en avant pour illustrer la folie à laquelle mène l’orgueil militaire. Rappelons ici que les hussards et lanciers britanniques ne purent éviter une destruction certaine que grâce au concours providentiel des régiments de chasseurs d’Afrique français. L’aveuglement britannique ne devant son salut qu’à la vista des Français, la situation allait se répéter quelques jours plus tard lors de l’attaque surprise du plateau d’Inkerman le 05 novembre l’une des plus sanglantes batailles que durent livrer les forces armées britanniques au cours de l’Histoire.

 

Mais si l’on commence notre récit à Balaklava, c’est pour présenter le héros de notre histoire connu pour avoir prononcé, avec son fort accent gascon, alors qu’il assistait à la charge britannique : « C’est magnifique mais ce n’est pas la guerre : c’est de la folie ! »

 

Le général Bosquet est né à Mont-de-Marsan le 08 novembre 1810. Fils d’un receveur des hypothèques de la ville, il est assez brillant pour intégrer très vite l’Ecole Polytechnique de Paris à seulement 18 ans. Brillant et bouillant, on le retrouve, dès l’âge de 19 ans, sur les barricades des Journées de Juillet 1830 pour chasser les Bourbons. Passé par l’école d’artillerie de Metz en 1831-1833, il est rapidement envoyé en Algérie où il va démontrer de grandes qualités. Resté en poste en Algérie durant plus de 15 ans, Bosquet va y monter tous les grades devenant finalement général de division en 1853 lors de son retour en France. Ayant combattu dans tous les coins de l’Algérie, à Oran, Mostaganem, Sétif ou encore dans la Grande Kabylie révoltée, blessé gravement, cité plus de six fois à l’armée, Bosquet s’était taillé une réputation de lion au sein de l’armée d’Afrique. Son retour à l’armée métropolitaine pour la guerre s’annonçant en Crimée était une forme de reconnaissance ; on dit qu’il fut l’un des premiers noms que Napoléon III prononça pour former sa liste de généraux de division. Mais Bosquet l’ Africain n’était plus le même que le jeune officier exalté parti il y a de cela 19 ans. Parti léopard, il était revenu lion. Adulé par la troupe, sorte de père pour le fantassin, il était en même temps un brillant tacticien, précis, déterminé, sans cesse inquiet de la perfection des dispositions. Homme à la poigne de fer dans un gant de velours, il avait adopté de son long séjour en Orient, un style de vie particulier qui dénotait des autres officiers supérieurs. Vivant avec une sorte de cour autour de lui, il étonnait les visiteurs quand on découvrait qu’il était constamment suivi par deux voire trois vivandières qui constituaient une sorte de harem pour ses seuls soins. Mais comme le souligne le célèbre Maxime du Camp, ce qu’il y avait d’extraordinaire chez Bosquet, c’est qu’il pouvait tout à la fois justifier le surnom que la troupe lui donnait de Bosquet-Pacha et en même temps être le plus talentueux chez de guerre français de son temps.

Mis à la tête d’une division d’infanterie pour la guerre en Crimée, Bosquet ne met pas longtemps à s’illustrer puisque dès le 20 septembre 1854, soit moins de six jours après le débarquement franco-britannique en Crimée, sa division se trouvait en pointe face aux Russes du Prince Menchikov lors de la sanglante bataille de l’Alma. Lors d’une bataille épique, ses zouaves, par leur sacrifice, arrivèrent à assurer le succès de la journée ; les Britanniques pouvaient déjà faire la connaissance de ce général français. Présent en réserve à Balaklava quelques semaines plus tard, comme on l’a vu plus haut, il prit position avec sa division au poste dit du Télégraphe , un point important permettant de verrouiller la passe de Balaklava. Mais Bosquet l’inquiet ne regardait déjà plus vers Balaklava mais bien plutôt sur sa droite, à Inkerman, à savoir le plateau surplombant Sébastopol, où s’était établi le camp de base des troupes britanniques.

 

Depuis quelques jours, le camp fortifié de Sébastopol s’affairait : le IVème corps russe était arrivé de Moldavie et le généralissime prince Menchikov avait longuement étudié comment utiliser ces trois fraiches divisions aux ordres du général Dannenberg. Le point faible de la ligne alliée avait été testé sans succès à Balaklava mais le plateau d’Inkerman avec le camp de base anglais mal défendu et peu fortifié, une seule redoute sur le flanc droit, présentait toutes les chances de réussir pour les 40 000 Russes de Dannenberg. Le plan de Menchikov était simple mais efficace : pendant que la division Liprandi simulerait une nouvelle attaque à Balaklava et qu’une diversion agirait contre le camp français devant Sébastopol, la vraie attaque russe porterait sur Inkerman avec les divisions Soimonov (15 000 h.) et Pavlov (15 000 h.) principalement avec en soutien une très nombreuse artillerie dont notamment les pièces lourdes de la batterie du phare d’Inkerman et des navires de la flotte de la Mer Noire. L’objectif était de surprendre les Britanniques dont les yeux étaient tournés vers Balaklava, de les écraser et de percer la ligne alliée obligeant Français et Britanniques à refluer vers leur port de débarquement à Eupatoria à l’autre extrémité de la péninsule de Crimée : on pensait même qu’une telle défaite condamnerait la poursuite des combats pour les Franco-Britanniques. Ajoutons que le moral était très haut notamment lorsque l’on reçut la nouvelle que les deux propres fils du Czar, les grands-ducs Michel et Alexandre, venaient combattre en première ligne pour la bataille s’annonçant sur le plateau d’Inkerman.

Les Russes sont là !

Bosquet passa assez mal les premiers jours de novembre : persuadés que les Britanniques s’enferraient dans l’aveuglement en ne fortifiant pas Inkerman, il restait inquiet. Lord Raglan, le généralissime anglais, lui, se satisfaisait d’avoir très bien défendu la passe de Balaklava : il s’estimait prêt à y recevoir de nouveau les Russes.

 

L’aube du 05 novembre ne s’est pas encore manifestée que les sentinelles britanniques entendent un important remue-ménage en provenance de la place de Sébastopol. On ne daigne pas même y jeter un coup d’œil : en effet, les jours précédents, des dizaines de paysans allèrent en tout sens pour approvisionner la ville ; à quoi bon les arrêter puisque le siège n’était pas encore complètement fermé. Sir William Codrignton, général de brigade dans la division légère, passe alors les postes en revue pour vérifier que rien d’anormal ne se passe. Il est cinq heures du matin sonné et le général Codrignton, satisfait, va pour rentrer à son baraquement lorsque des soldats accourent vers lui, la mine déconfite et comme poursuivis par le Diable : la nouvelle tombe, terrible : les Russes attaquent de toute parts ! L’alarme est immédiatement donnée mais il est déjà trop tard. En effet, la première colonne russe du général Soimonoff a massacré les premières sentinelles et semble inarrêtable. Néanmoins, les postes avancés britanniques tirent jusqu’à la dernière cartouche et font souvent mouche avant de se faire tuer sur place : ainsi, le général Soimonoff, qui menait ses troupes en tête, est blessé à mort dès les premières minutes du combat. Cette perte décuple pourtant la rage des Russes qui bousculent tout sur leur passage et terminent l’ascension en quelques minutes faisant irruption au cœur du camp anglais dans le pire des chaos. La plupart des hommes dorment encore, certains courent dans tous les sens pour se munir d’armes de fortunes, pioches, pics et baïonnettes ; les officiers à pied crient les ordres mais peu sont écoutés, de nombreux soldats sont tués dans leur sommeil par les premiers boulets russes ; il faut pourtant s’organiser pour pouvoir riposter aux Russes sous peine de se voir anéantis en quelques instants. La première unité à se mettre en ligne est la brigade de la Garde Royale, les Guards : le Duc de Cambridge, 35 ans, propre cousin de l’impératrice Victoria, vient immédiatement en prendre la tête. Les Ecossais, hommes rudes des Highlands, de la seconde brigade de la 1ère division les suivent. La 2 ème division se forme peu à peu en un immense carré pour former un rempart infranchissable. On envoie chercher la 4 ème division de Sir Cathcart tandis que Sir Campbell essaye tant bien que mal de réunir les éléments de sa division légère qui vient de subir de plein fouet l’assaut russe. Le chaos le plus complet s’installait dans le camp anglais d’autant que les Russes venaient de mettre en batterie plus de 38 pièces dont 22 lourdes pour porter la mort directement sur le plateau d’Inkerman.

« Allez là-bas ! C’est à Inkerman que tout se passera ! »

Dans le même temps, le général russe Liprandi déclenchait l’opération de diversion dans la passe de Balaklava. Sitôt son mouvement amorcé, les divisions française de Canrobert et Bosquet se portent aux armes, la division auxiliaire turque se place en soutien et Lord Raglan peut se satisfaire d’avoir privilégié la défense de Balaklava. Mais pour Bosquet qui place ses hommes comme à la parade, quelque chose ne va pas : on ne voit pas les Russes déboucher du brouillard et son instinct lui fait pressentir un autre danger. Montant à cheval, il charge son rugueux second, le général Bourbaki, de former un corps ad hoc composé d’un bataillon du 7 ème léger, d’un du 6 ème de ligne, quatre compagnies de chasseurs à pied et de deux batteries d’artillerie à cheval de le suivre pour parcourir, au pas de course, les quelques kilomètres le séparant du plateau d’Inkerman. Entendant le canon tonner du côté du plateau, Bosquet se rend compte alors que ses sombres doutes étaient fondés. C’est aux alentours de 7 heures du matin qu’il arrive à proximité d’Inkerman où il rencontre alors les généraux Cathcart et Brown qui lui apprennent, pourtant, que la situation a changé. En effet, grâce au sang-froid des officiers britanniques mais aussi à l’imprécision des Russes, les troupes anglaises ont réussi à juguler l’assaut de la division Soimonov qui, privée de son chef, est venue s’enfoncer dans le cœur du dispositif anglais éprouvant des pertes terribles. Cathcart, persuadé de la supériorité de l’officier britannique et toujours prêt à prendre la parole avec véhémence pour le démontrer, rassure Bosquet presque avec condescendance ; Brown, connu pour sa ténacité et son caractère emporté va dans le sens de son collègue : « Nos réserves sont suffisantes pour parer aux éventualités ; veuillez seulement couvrir un peu notre droite en arrière de la redoute anglaise. » Devant ce refus imprévu, Bosquet ne sait que penser. Il se décide à reprendre la route de Balaklava mais laisse quand même Bourbaki et son détachement entamer un mouvement tournant pour rejoindre la droite britannique. Revenu à son poste du Télégraphe , Bosquet envoie chercher le colonel Steel, l’aide de camp de Lord Raglan qui restait près de lui depuis plusieurs jours pour lui dire d’aller voir à Inkerman ce qui se passe : « Allez là-bas ! C’est à Inkerman que tout se passera ! » Bosquet allait malheureusement avoir raison et les deux généraux écossais allaient regretter leur jugement trop hâtif.

 

« Je crois que nous sommes…très malades… »

En effet, sitôt Cathcart et Brown revenus au camp anglais, la catastrophe se fait jour : si les Russes de Soimonov se sont fait repousser, tel n’est pas le cas de la seconde colonne du lieutenant-général Pavlov qui, avec ses près de 15 000 hommes, a contourné le camp anglais et va maintenant s’abattre sur celui-ci par le flanc alors que l’on croyait le danger passé. Les batteries russes reprennent le bombardement de plus belle. De plus, de nombreux navires de la flotte de la Mer Noire arrivent en soutien et peuvent allonger le tir de leurs pièces lourdes pour littéralement écraser le camp anglais d’obus. La riposte britannique est digne de tous les éloges mais les combattants de l’armée de sa Majesté sont bien prêts de craquer. La droite anglaise spécialement est sujette de toutes les inquiétudes : la seule redoute qui verrouille la position du plateau est défendue dans un bain de sang. C’est d’abord la brigade Adams de la 2 ème division qui s’y enterre avec les 41th et 49th Foot mais ceux-ci sont cloués au sol par l’artillerie russe. La brigade des Guards du duc de Cambridge arrive alors et s’accroche solidement à cette redoute mais on ne compte plus les morts s’amoncelant autour du duc qui, impassible, démontre le plus grand des courages : il s’agira d’un des plus sanglants combats que jamais dut mener la Garde Royale Anglaise de son histoire. Il est plus de 7h30. C’est alors que le général Cathcart, n’écoutant que son honneur de noble écossais, rameute les quelques centaines de soldats immédiatement disponibles pour se jeter sur le flanc des Russes dans une manœuvre désespérée pour soulager la droite anglaise : rapidement cerné de toutes parts, Cathcart, 60 ans, se fait jour dans la masse, l’épée à la main mais bientôt, il tombe, percé de multiples balles russes. Son aide de camp, le fidèle colonel Charles-Francis Seymour, 35 ans, est tué à ses cotés alors qu’il essayait de relever le corps agonisant de son général.

La situation des Britanniques s’envenime dangereusement et les Russes sont bien prêts de percer sur tous les points lorsque l’on aperçoit soudain un nuage de poussière furieux surgir à l’aile droite anglaise et s’enfoncer dans la ligne russe comme une flèche : les Français arrivent !

 

En effet, ayant très vite jaugé la situation, Bourbaki, laissé là par Bosquet, décide, sans ordres, de lancer son faible détachement de 1600 hommes dans une violente attaque à la baïonnette pour soulager la ligne anglaise. Le 6 ème de ligne mené par le colonel de Camas, 47 ans, Saint-Cyrien et héros de la guerre en Algérie, est en première ligne suivi par le 7 ème léger, les deux batteries à cheval du commandant de la Boussinière accourent au grand galop. Devant l’arrivée de ces renforts inespérés, les Britanniques hurlent un immense hourrah pour saluer leur alliés, on raconte même que les blessés se relevèrent pour retourner à leur poste…Les premiers bataillons russes sont renversés par la Furia Francese de Bourbaki qui, le sabre haut, est au cœur de la mêlée. Les combats sont très violents mais le nombre russe écrase bientôt les Français qui se voient contraints de reculer. Bourbaki et de Camas, malgré les pertes, contre-attaquent une seconde fois et repoussent encore les Russes. Nouvelle contre-attaque des Russes ! Cette fois-ci, il faut se replier ; les pertes s’accumulent. Le colonel de Camas, qui dirigeait la retraite de son bataillon, est transpercé d’une balle à la poitrine et s’effondre ; deux soldats viennent le soutenir mais celui-ci refuse leur aide et reste là. On le vit, pour la dernière fois en vie, en train de ramper pour essayer de retrouver son épée, celle de son père, ancien général du Premier Empire. Autour de lui ses hommes se sacrifient pour sauver la retraite : le drapeau, un instant menacé, est sauvé par un lieutenant-colonel qui le ramasse et hurle à ses camarades : « Enfants, au drapeau ! » Les bataillons français bousculés, les Russes s’engouffrent dans la brèche et rien ne semble devoir les arrêter. Les Français sont alors recueillis par l’artillerie britannique qui est arrivée à mettre en batterie 18 pièces pour effectuer un tir de suppression sur les Russes. Les batteries à cheval de la Boussinière tentent l’impossible : faisant évoluer ses canons à faible distance des Russes, le commandant sacrifie ses hommes pour fusiller les Russes à bout portant mais ceux-ci avancent toujours. Les munitions s’épuisent. Les deux batteries à cheval perdent la moitié de leur effectif dans ce combat. De leur côté, les Russes font donner toute leur artillerie et le plateau n’est plus qu’un vaste champ de terre retourné par des milliers de boulets projeté par plus de 100 pièces d’artillerie dont certaines, les pièces de marine, tirent des obus monstrueux de calibre 128. Le plateau d’Inkerman semble perdu et le sort de la guerre pourrait basculer dans les prochaines minutes.

« Allez dire à nos alliés que les Français arrivent au pas de course ! »

Alors, parait Bosquet.
L’épée tirée et le visage furieux, il a les yeux aiguisé du prédateur qui cherche sa proie et l’endroit où frapper. Accompagnée de son état-major, il arrive avec des renforts et pas moins des moindres puisqu’il s’agit, outre quatre compagnies de chasseurs à pied, de la brigade du général d’Autemarre, brigade d’élite s’il en est, puisque composée du 50ème de ligne mais surtout du 3ème Zouave, les héros de l’Alma quelques semaines plus tôt et des Tirailleurs Algériens, les fameux Turcos aux ordres du sévère colonel de Wimpffen. La batterie d’artillerie de la division Bosquet, commandant Barral, suit immédiatement. À la vue de ces nouveaux renforts français, les Britanniques poussent des immenses cris d’encouragements ; Bosquet note lui-même : « Mes troupes sont accourues comme par miracle et si vite que les Anglais nous ont couverts de bourras pendant que nous parcourions, sir de Lacy Evans [le commandant malade de la 2ème division britannique] et moi, le champ de bataille. » Bosquet prend ses dispositions et prévient Barral : « Je vais charger à fond avec les troupes que j'ai sous la main, pour reprendre aux Russes toutes ces positions les Anglais doivent garder ma gauche ; établissez vos pièces de manière à appuyer mon mouvement. » L’offensive à outrance à la française, voilà le plan simple et limpide mais en bon tacticien, Bosquet sait que contre-attaquer sans soutien d’artillerie serait suicidaire ; aussi réunit-on tout ce que l’on peut trouver : les pièces de Barral, celles de la Boussinière, les Britanniques en ramènent quelques-unes : en tout 22 pièces qui établissent un tir de barrage pour stopper l’avancée russe sur le plateau. Avant de se lancer, Bosquet envoie les chasseurs à pied nettoyer les abords de la crête du plateau tandis qu’il relance à l’assaut le groupe de Bourbaki. Les Britanniques, épuisés, retrouvent espoir. C’est à ce moment que de nouveaux renforts français paraissent : le général Canrobert suivent l’exemple de Bosquet a quitté Balaklava avec la 1 ère brigade de Bosquet. Il avait enfin réussi à convaincre Lord Raglan que l’attaque réelle avait lieu à Inkerman ! Lord Raglan avait alors vite envoyé ses aides de camp pour chercher Bosquet qui n’attendait que cela. Le même colonel Steel était venu lui porter la nouvelle et Bosquet se serait alors écrié : « Je le savais bien ! » puis au colonel : « Allez dire à nos alliés que les Français arrivent au pas de course ! »

 

Sitôt arrivé, Canrobert va reconnaitre la brèche entre les Français et l’aile droite britannique : on raconte qu’ayant rencontré un régiment irlandais qui se repliait pour chercher des munitions, il leur ordonna de rester en poste baïonnette au canon pour impressionner l’ennemi. La sacro-sainte prédominance de la baïonnette dans la doctrine offensive française allait pouvoir démontrer son bien-fondé. En effet, Canrobert va vite voir les Zouaves de Bosquet pour leur lancer : « Ce n’est plus de la fusillade qu’il nous faut, c’est de la baïonnette ! » . Les Zouaves n’allaient pas se faire prier : les commandants Dubos et Montaudon ont clairement compris les ordres. Mais tout manque d’échouer. En effet, Bosquet qui se lance à l’assaut du plateau avec les Zouaves voit soudain sa gauche, qu’il croyait être soutenue par les Britanniques, s’effondrer pour laisser apparaitre la colonne d’un régiment sibérien à moins de 40 pas de lui : « Mon général, voici les Russes ! » lui crie-on ! La situation est irréelle, l’instant tragique : si les Russes font feu, Bosquet et sa suite, à peine 50 hommes, sont morts. Mais le fait ne se produit pas et les Russes poursuivent leur route ce qui fait dire à Bosquet cette fanfaronnade en riant : « Voyez donc, ne croirait-on pas qu'ils nous présentent les armes ? » Bosquet doit, néanmoins, suspendre son attaque en attendant de savoir ce que font les Britanniques. Pendant ce temps, Canrobert et Lord Raglan surveillent le champs de bataille et doivent gérer les nouvelles : on annonce de violentes offensives russes à Balaklava, dans le camp français mais il ne s’agit que de fausses nouvelles. Lord Raglan, qui, pour une fois, perd de sang-froid mais non de son flegme britannique, s’écrie à Canrobert : « Je crois que nous sommes…très malades… » ce à quoi le français répond : « Pas trop cependant Milord, il faut l’espérer » . Quelques minutes plus tard, Canrobert est blessé légèrement par un obus à mitraille qui explose juste au-dessus de lui.

 

Canrobert avait pourtant raison d’espérer : Bosquet a décidé de lancer l’offensive seul puisque les Britanniques n’en peuvent plus. Passant parmi les rangs des Zouaves et des Turcos, il les harangue comme un père, leur rappelle leurs exploits passés et l’importance de cette bataille. Désignant la redoute où se battent encore les Guards , il intime aux Zouaves d’aller sauver ces héroïques combattants. Arrivant au milieu des Turcos , Bosquet-Pacha se met à leur parler en langue arabe : « Montrez-vous enfants du feu ! » Les troupes de l’Armée d’Afrique vont répondre à l’appel.

Bondissant comme un seul homme, Zouaves et Turcos se précipitent à l’assaut des lignes russes avec rage renversant tout sur leur passage. Hurlant, criant, sautillant de points en points, ils forment une masse terrifiante pour les Russes habitués à combattre des troupes en ligne. Un officier français de l’état-major de Bosquet se rappelle : « Rien ne peut rendre l'effet produit par l'entrée en ligne de ces vétérans de l'armée d'Afrique, au teint bronzé, au costume étrange, courant la baïonnette en avant ; les tirailleurs algériens bondissaient « au milieu des broussailles comme des panthères (Bosquet)» ; quant aux zouaves, précédés d'un de leurs plus intrépides officiers, le commandant Dubos, ils luttèrent de vitesse avec les Algériens » en manœuvrant avec cette intelligence, cette bravoure à toute épreuve, qui ne s'émeut même pas, quand l'ennemi vous entoure un instant (Bosquet) » Une mêlée confuse se forme. Pendant ce temps, Bourbaki relance pour la quatrième fois ses hommes à l’attaque. Les officiers russes, débordés mais magnifiques de courage ramènent leur hommes malmenés mais les Français sont irrésistibles. Parallèlement, la situation se stabilise sur les autres fronts. Des renforts français accourent pour soutenir la gauche anglaise : le Prince Napoléon amène une brigade de sa 3 ème division, les chasseurs d’Afrique se sont postés en arrière, sur le flanc droit, prêts à intervenir…Les Britanniques revigorés, font front : leurs batteries viennent soutenir celles des Français et ensembles, ils font taire les lourdes pièces russes qui écrasaient le plateau depuis le matin. La première ligne russe trouée, Zouaves et Turcos peuvent rejoindre la redoute anglaise où les Guards du Duc de Cambridge continuaient à se faire héroïquement massacrés. Les ayant dégagés, ils continuent, ivres de sang, à poursuivre les Russes les embrochant à la baïonnette par dizaines. Bosquet, qui suit à cheval en second ligne, ne contrôle plus leur ardeur. Faisant reculer les Russes jusque dans un petit vallon où la retraite devient très difficile, les troupes de l’Armée d’Afrique en font un carnage et rougissent à tel point leur baïonnette que l’on surnommera le lieu le ravin de l’ Abattoir d’après l’expression qu’eut le général Bosquet en voyant la scène : « Quel abattoir ! »

Général, au nom de l’Angleterre, je vous remercie !

Le général russe Dannenberg, écœuré, fait alors sonner la retraite : c’est fini. Protégés par leur nombreuse artillerie, les Russes peuvent effectuer leur repli sans trop de dommages. Le bouillant Bourbaki avait bien essayé de les inquiéter mais il doit abandonner assez vite cette idée. Le temps n’est plus au combat.

 

Peu à peu, les soldats britanniques se relèvent et comptent les morts. Trois généraux tués au combat, plus d’une centaine d’officiers mis hors de combat, 597 et 2163 soldats tués ou blessés, des centaines de chevaux perdus, un camp de base dévasté : le bilan est lourd, très lourd. Le duc de Cambridge, qui avait combattu comme un lion dans sa redoute, erre, hébété, sur le champs de bataille, répétant à ceux qu’il rencontre : « Ils sont morts, mes amis, tous mes frères d'armes, tous ceux avec lesquels j'ai vécu » . Il a le visage marqué, abattu. On dit que le camp anglais est tellement encombré de cadavres de soldats et de chevaux que l’on ne savait plus où mettre les pieds pour marcher : les généraux durent descendre de cheval pour le traverser. Mais la situation aurait pu être pire : tout le monde en a conscience. Il est près de 14 heures lorsque les généraux britanniques et français se rejoignent sur le plateau. Pour les Britanniques, on sait bien tout ce que l’on doit aux alliés français et surtout à cet homme imposant qui, impassible, contemple le plateau. Lord Raglan le cherche des yeux : ayant aperçu le général Bosquet, il se précipite à lui et lui prenant la main le plus chaleureusement du monde, lui prononce ces paroles lourdes de sens : « Général, au nom de l’Angleterre, je vous remercie ! » L’armée britannique devait conserver un vif souvenir de l’action de Bosquet et tous les officiers de l’armée de Sa Majesté étaient d’accord sur ce point après la bataille : « Sans Bosquet, nous étions perdus à Inkerman ».

Les Français perdaient dans cette terrible bataille 229 morts et 1551 blessés tandis que les Russes étaient saignés à blanc avec plus de 10 000 hommes tués ou blessés.

 

Lord Raglan, dans son rapport à la reine Victoria, rendra un vibrant hommage aux Français et notamment au général Bosquet : « C'est pour moi une satisfaction bien grande d'appeler l'attention de Votre Grace sur la brillante conduite des troupes alliées ; les Français et les Anglais ont rivalisé d'ardeur, de bravoure et de dévouement. Je n'essayerai pas d'entrer dans le détail du mouvement des troupes françaises je craindrais d'en faire un exposé inexact, mais je suis fier de l'occasion de rendre hommage à leur courage et aux services qu'elles ont rendus avec tant de vigueur, de payer un tribut d'admiration à la belle conduite de leur chef immédiat, le général Bosquet. »

« Votre général est bien fort, ce serait un grand malheur si vous le perdiez »

Pour Bosquet, la guerre devait continuer. Hélas, pourrait-on dire. En effet, accumulant les actions d’éclat durant cette guerre, il est choisi pour mener l’assaut principal le 08 septembre 1855 sur le bastion de Malakoff lors de l’opération qui devait décider du sort de la guerre. Le bastion fut pris, la guerre remportée mais Bosquet était très gravement blessé. Revenu en France, il y fut couvert d’honneurs par Napoléon III et devint même maréchal de France en 1856. À 46 ans, Bosquet aurait pu devenir l’un des plus grands chefs de guerre français de la seconde moitié du XIXème siècle. Mais les blessures du bastion de Malakoff en décidèrent autrement et le 21 février 1861, dans la ville de Pau, entourée par sa famille, le maréchal Bosquet, décédait, à seulement 50 ans des suites de ses blessures. En guise de conclusion, posons-nous seulement la question : que ce serait-il passé si, en 1870, les armées françaises avaient été commandés par un homme de la trempe de Bosquet plutôt que par un Mac-Mahon ou un Bazaine ? La France vainqueur en 1870 et la face du monde était changée…Mais pour finir, évoquons, plutôt, les paroles d’un officier russe qui, après la capitulation de Sébastopol, devait dire à l’un des aides de camp du général : « Votre général est bien fort, ce serait un grand malheur si vous le perdiez » . Paroles tragiquement prophétiques.

Raphaël Romeo
 

Bibliographie

  • -Bazancourt César, L’expédition de Crimée jusqu’à la prise de Sébastopol, Paris, 1857.
  • -Fabre de Navacelle Henry de, Précis des guerres du Second Empire, Paris, 1887.
  • -Fay Charles-Alexandre, Souvenirs de la Guerre de Crimée, Paris, 1889.
  • -Thomas Gustave-Frédéric, Eloge du maréchal Bosquet, Fontainebleau, 1866.

phototheque
Plan du site | Mentions légales | Recommander ce site | ADN - Tous droits réservés